Traite des femmes et égalité au coeur du 8 mars
Les femmes de Suisse se mobilisent ce samedi à l'occasion de la Journée internationale des femmes

La lutte contre la traite des femmes et celle contre la discrimination salariale et la précarité dans la vente seront au programme des diverses actions organisées par les associations féminines ou les syndicats ce 8 mars. Tour d'horizon.

Sur toute la planète sera célébrée ce samedi la Journée internationale des femmes. En Suisse, elle sera l'occasion du lancement de la campagne contre la traite des femmes en lien avec l'Euro 2008 qui se tiendra cet été dans notre pays. Selon l'OIT, la traite des êtres humains frappe chaque année 2 millions et demi de personnes, dont 80% de femmes et de fillettes. Un «commerce» très lucratif, situé juste après celui de la drogue et des armes... En Suisse aussi, des femmes en sont victimes. Elles travaillent dans des conditions misérables, notamment dans l'industrie du sexe, sans droit, sans protection, ni soutien.
Pour alerter l'opinion publique et les supporters qui afflueront dans les stades, une coalition de 25 organisations a mis sur pied cette campagne qui se prolongera durant l'année. Le 8 mars, des manifestations symboliques sont prévues à Genève, Berne, Bâle et Zurich, villes qui accueilleront l'Euro 2008. Une pétition demandant davantage de droits et de protection pour les victimes de la traite des femmes est aussi lancée.
Cette campagne, soutenue par le syndicat Unia, a également le plein soutien de la commission féminine du SEV, dont les membres s'engageront fortement ce 8 mars dans la récolte de signatures sur la pétition.
Unia a aussi placé cette journée comme un moment fort de la lutte pour l'égalité des salaires et contre la précarisation dans le commerce de détail où le travail à l'heure et sur appel tend à s'accroître. Cela alors que cette date coïncide avec les 100 ans de la mobilisation, en mars 1908 à New York, de 15000 ouvrières de l'habillement et du textile. Sous le slogan «du pain et des roses», elles revendiquaient des horaires plus courts, de meilleurs salaires et le droit de vote. Unia distribuera tracts et cadeaux aux vendeuses samedi et les jours qui précèdent et publiera, à l'occasion du 8 mars, une nouvelle brochure en 10 langues destinée aux femmes afin de les inviter à s'engager pour défendre leurs droits.

Sylviane Herranz



Quelques rendez-vous pour le 8 mars:

Genève
· Dès 11h30, devant le palais Wilson:

Manifestation contre la traite des femmes
· Dès 13h30, place du Molard:

Un stand de dénonciation et de sensibilisation sera tenu par Unia pour dire: Stop aux inégalités salariales! Stop au harcèlement sexuel!


Neuchâtel
· Dès 10h, fontaine de la Justice, rue de l'Hôpital:

Informations, jeux, discussions et signatures pour la protection contre la violence des armes.
· Dès 10h, péristyle de l'Hôtel de Ville:

Stand des femmes Unia, informations et contrôles des salaires.
· 12h, Péristyle de l'Hôtel de Ville:

Apéro de l'égalité. Musique, flamenco, discours et pains des quatre coins du monde.
· 14h et 16h, Musée d'Histoire naturelle:

«Du pain et des roses», film de Ken Loach, entrée libre, chapeau à la sortie.
Organisation: MMF, Recif, Claf, ADF, Femmes Unia, Solidarité Femmes



Le 8 mars: entre féminisme et lutte des classes

Loin d'être une «journée mondiale» parmi d'autres, le 8 mars a une histoire, résolument ancrée dans les luttes des femmes pour leurs droits. Petit retour en arrière.


L'Onu consacre, au fil de l'année, plus de cinquante jours à des thèmes particuliers. Au milieu de cette fièvre commémorative, le 8 mars a un statut à part. En effet, si cette journée ne fut reconnue par l'Onu qu'en 1977, elle possède un passé riche et fortement lié aux luttes émancipatrices des femmes.

Lutte des femmes, lutte de classe?
En Europe, à la fin du XIXe siècle, les ouvriers s'organisent au sein de partis et de syndicats, au gré des réalités nationales. Qu'en est-il des femmes? Elles se battent, tout d'abord, pour leurs droits fondamentaux, de travailleuses et de citoyennes, dont elles sont privées. Elles doivent ensuite se battre pour faire accepter ces revendications au sein d'organisations ouvrières largement machistes.
A gauche, s'affrontent alors réformistes qui croient pouvoir transformer le système capitaliste et révolutionnaires qui veulent le mettre immédiatement à bas. C'est, au fond, la même question qui divise les féministes: doivent-elles se battre aux côtés des féministes bourgeoises pour obtenir certaines réformes ou doivent-elles ancrer la lutte pour leur émancipation dans la lutte d'émancipation du prolétariat? Dans ce débat, Clara Zetkin va peser en faveur de la seconde position. Cette socialiste allemande, rédactrice en chef du journal Die Gleichheit (L'Egalité) va, au fil de son travail acharné, devenir une figure internationalement reconnue du féminisme socialiste. En 1907 à Stuttgart, elle est nommée secrétaire de la Conférence internationale des femmes socialistes (CIFS), une organisation qu'elle a largement contribué à créer et qui évolue parallèlement à la IIe Internationale ouvrière.
En 1910, au 2e congrès de la CIFS qui se tient à Copenhague, c'est Zetkin qui propose de créer une Journée internationale des femmes sans en arrêter la date. Cette journée servira, notamment, à promouvoir la lutte des femmes pour leurs droits politiques mais, fidèle à sa vision marxiste, Zetkin encourage les femmes à se mobiliser «en accord avec les organisations politiques et syndicales du prolétariat dotées de la conscience de classe». Dès l'année suivante, de nombreuses manifestations sont organisées qui réunissent, en Europe, plus d'un million de femmes.

D'où vient le 8 mars?
Ce n'est qu'en 1917 que le 8 mars prend une importance particulière. L'Europe est alors saignée par trois ans d'une guerre d'une violence inouïe. A l'arrière, les manques se font de plus en plus sévères et les mouvements de colère sont nombreux. En Russie, particulièrement, la situation est dramatique, sur le plan social, militaire et politique. Le 23 février du calendrier russe, c'est-à-dire, le 8 mars de notre calendrier, les femmes de Saint-Pétersbourg descendent dans la rue pour réclamer du pain. C'est l'étincelle qui met le feu aux poudres révolutionnaires... Un peu moins d'un mois plus tard, le tsar Nicolas II abdique. En 1921, et après une seconde Révolution qui porte les bolcheviks au pouvoir, Lénine décide d'honorer le courage des manifestantes en décrétant que la Journée internationale des femmes sera célébrée le 8 mars.
La date sera progressivement récupérée par les féministes du monde entier, jusqu'à ce que l'Onu la reconnaisse en 1977. Cet adoubement onusien ne doit pas faire oublier l'histoire, déjà longue, du 8 mars, une histoire qui plonge ses racines dans la lutte jamais terminée des femmes pour le respect de leurs droits.

Julien Wicki




Clara Zetkin face au vote des femmes

Il est difficile d'expliquer l'oubli quasi total dans lequel est tombée, aujourd'hui, Clara Zetkin. Elle fut pourtant l'une des grandes figures du féminisme de son temps, égalant sa grande amie dont le nom a, lui, traversé les années, Rosa Luxemburg. Elle expose ici son point de vue sur le vote féminin qui ne peut pas, selon elle, être distingué d'une lutte plus large contre le système inégalitaire capitaliste.
«[Le droit de vote féminin] ne met pas en cause l'essentiel c'est-à-dire la propriété privée, racine de l'exploitation et de l'oppression de l'homme par l'homme. Il suffit de regarder la situation des prolétaires émancipés sur le plan politique mais asservis et exploités sur le plan social pour en être convaincu. Le fait d'accorder le droit de vote au sexe féminin ne supprime pas pour autant l'antagonisme de classe entre exploiteurs et exploités dont découlent pourtant les plus graves obstacles au libre épanouissement et à l'harmonieux développement de la femme prolétaire. [...] Pour nous autres socialistes, le vote des femmes ne saurait donc être, comme il l'est pour les bourgeoises, "le but final". Mais nous considérons sa conquête comme une étape extrêmement souhaitable de la lutte pour notre but final. Le droit de vote aide les femmes de la bourgeoisie à abattre les barrières qui, sous forme de privilèges masculins, limitent leurs possibilités d'accès à l'éducation et à la vie professionnelle. Il arme les femmes prolétaires dans la lutte qu'elles mènent contre l'exploitation et la domination de classe pour obtenir d'être reconnues comme des êtres humains à part entière.»1

1 Clara Zetkin, Rapport sur la lutte pour le droit de vote des femmes prononcé au congrès de la IIe Internationale, 1907, cité in Batailles pour les femmes (recueil), Paris: Editions sociales, 1980, p. 102.



 

Edition n° 10 du 5 mars 2008

 
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