Une grève, c'est du boulot
Dur dur, trois semaines de grève. Giovanni, Raso et Patrizio, des ateliers CFF de Bellinzone, témoignent

Vendredi 28 mars, cela faisait pile trois semaines que les 420 employés des ateliers CFF de Bellinzone étaient en grève. Rencontre ce jour-là avec Giovanni Salvagnin, Raso Fiore et Patrizio Pedrojetta, trois acteurs de la plus longue grève de l'histoire du service public suisse. Tous les trois sont unanimes à dire qu'ils ne s'attendaient pas à ce que la grève sollicite un engagement personnel si intense. Mais, quelle que soit l'issue de cette épreuve de force, ils sont d'ores et déjà fiers d'avoir sauvé leur dignité de travailleurs: ils ont lutté!

Giovanni Salvagnin
«Moi c'est Giovanni Salvagnin. C'est ça, Salvagnin comme le vin. J'ai 58 ans. Cela fait 34 ans que je travaille ici dans les ateliers de Bellinzone. Je suis mécanicien de précision, marié, deux fils adultes. Ils se subviennent à eux-mêmes. Heureusement! Mais pour mes collègues qui ont encore des enfants à la maison et qui ne savent pas s'ils vont perdre leur place de travail ou pas, c'est une autre chanson. Il y a pile une année, l'ancien directeur de CFF Cargo, Daniel Nordmann, est venu ici pour nous dire que les ateliers de Bellinzone étaient rentables. Douze mois plus tard, on nous dit que nous sommes trop chers. Les CFF veulent privatiser le secteur de l'entretien des wagons et transférer à Yverdon l'entretien des locomotives. Ils nous prennent pour des pions. C'est légitime que nous nous soyons mis en grève. Nous ne faisons pas la grève pour le plaisir. Nous faisons la grève parce que nous voulons continuer à travailler dans nos ateliers. Je trouve que l'organisation de cette grève est exemplaire. Les trois syndicats Unia, Sev et Transfair travaillent main dans la main. Et je ne m'attendais pas à ce que l'on reçoive un appui si fort de la part de la population. Nous faisons plus d'heures de présence aux ateliers durant la grève que lorsqu'on y travaille... A la maison, je broie du noir; ici, entre collègues, on se remonte le moral. On veut gagner cette lutte. On ne reste pas sans rien faire, on va tracter dans les villages pour expliquer le pourquoi de notre grève, on nettoie les ateliers, on accueille les visiteurs. Des collègues font à manger. Il y a des épouses de collègues qui viennent nous donner un coup de main. Lors des manifestations, qui ont eu lieu à Fribourg, Berne ou Bellinzone, nous avons organisé notre propre service d'ordre. Non, faut pas nous prendre pour une bande de rigolos qui croisons les bras pour le plaisir. Nous sommes des gens sérieux et responsables qui défendons notre place de travail. Tu veux me prendre en photo? Alors je pose avec un regard méchant à l'adresse d'Andreas Meyer, le directeur général des CFF. Regarde mes mains, tu as vu? J'ai perdu un doigt ici au travail dans un accident professionnel. Ces ateliers, c'est ma vie. »

Patrizio Pedrojetta
«Patrizio Pedrojetta, 54 ans. Je suis marié, nous n'avons pas d'enfants. Je suis employé aux ateliers CFF de Bellinzone depuis 35 années. Je travaille au service du personnel. J'ai toujours été clair avec mon chef. Je lui ai dit que si un jour les ouvriers se mettaient en grève, je serais de leur côté. Cette grève est très dure à vivre. C'est très dur mentalement et physiquement. Nous sommes organisés par groupes de 12 collègues. Nous faisons des piquets de grève de 6 heures par groupe. Il y a un tournus 24 heures sur 24. Nous ne sommes pas habitués à de tels rythmes. Etre de piquet devant les ateliers la nuit durant 6 heures de temps, ça me rappelle les gardes au service militaire. Notre vie est totalement chamboulée. En plus des piquets, nous allons tracter en ville et dans les villages. Nous nous sommes mis au service des communes qui nous ont beaucoup aidés financièrement. Ce matin, nous étions une trentaine d'employés des ateliers à nettoyer un chemin de montagne dans la commune de Claro. Cela nous a fait du bien de partir dans la nature. Ça décharge la tension accumulée en nous. J'ai toujours été bien dans ces ateliers. Ici, on est une grande famille, c'est pour cela que la grève a jusqu'à présent très bien marché. Chacun met ses compétences à disposition du mouvement. Ceux qui sont habitués à cuisiner pour des sociétés préparent à manger. Il y a deux repas par jour avec une moyenne de 400 personnes par repas. Ce n'est pas rien. Il y a celles et ceux qui tiennent la buvette. Il y a un registre de grève à signer. Non, il n'y a rien à dire, nous avons mis en place une bonne organisation. Cette grève est nécessaire. Les CFF doivent cesser de jouer avec nous.»

Raso Fiore
«Lorsque j'arrive chez moi, je suis détruit. Jamais je n'avais imaginé qu'une grève, ça pouvait être aussi usant. Jamais! Une journée de boulot, comparée à une journée de grève, c'est de la rigolade. Ici, nous sommes à disposition du comité de grève 24 heures sur 24. Au niveau psychologique, c'est hyper stressant. Heureusement, lorsque nous sommes en groupe, on se motive, parce que nous sommes convaincus que le combat que nous menons est un combat juste. Je m'emballe, je ne me suis pas présenté. Moi c'est Raso Fiore, j'ai 44 ans et cela fait 18 ans que je travaille aux ateliers. Je suis divorcé. Ma fille vit avec ma femme et mon fils, qui est apprenti, vit chez moi. J'ai contracté une hypothèque pour construire ma maison. Je ne te dis pas dans quelle merde je vais me trouver si je perds ma place. Je travaille à l'entretien des locomotives. D'après les plans des CFF, soit je perds mon travail, soit je dois aller à Yverdon. Mais pour moi, c'est impossible de déménager en Suisse romande. Je dois m'occuper de mon fils. Je ne comprends pas que les CFF soient arrivés à une telle décision. En 7 ans, au sein du département entretien des locomotives, nous avons doublé notre taux de productivité. Moi, ce que je veux, c'est connaître la comptabilité de CFF Cargo. Sur quelles bases comptables ont-ils pris cette décision? Les syndicats, les autorités politiques, demandent à voir ces chiffres, mais les CFF ne les montrent pas. Ici nous avons beaucoup de travail. Nous ne travaillons pas uniquement pour les CFF, mais aussi pour des entreprises privées, propriétaires de wagons, et qui sont très contentes de nos prestations. Alors pour moi cette décision de restructuration repose sur du vide. Ce n'est pas un hasard si la population et les autorités se sont spontanément et massivement mises de notre côté. Tout le monde sent que la décision des CFF n'est pas nette. Je suis très fier de la lutte que nous menons. C'est un succès pour nous et pour toute la classe ouvrière helvétique. Nous avons démontré qu'il est possible de dire non aux grands managers! Des managers qui, soit dit en passant, sont trop payés pour ce qu'ils font. C'est une honte qu'un Daniel Nordmann touche un parachute doré de 400000 francs.»

Alberto Cherubini

 

Edition n° 14 du 2 avril 2008

 
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