Quand la bibliothèque se fait ambulante et populaire
Avec plus de 4 millions de prêts, les Bibliobus de l'Université populaire jurassienne sont un modèle de service au public

Le service de Bibliobus de l'Université populaire jurassienne dessert depuis 31 ans les villages du Jura et du Jura bernois. A chaque tournée dans 97 villages, les trois bus aménagés en bibliothèque et médiathèque emportent 18000 livres et documents. Ce système est la preuve vivante qu'une entreprise associative, sans but lucratif, peut donner d'excellents résultats. Reportage.

Faire circuler des poids lourds pleins de livres dans des villages pour rendre service à la population et promouvoir la lecture: c'était une idée folle et généreuse qui n'aurait sans doute jamais vu le jour si ses initiateurs s'en étaient tenus aux canons de la pensée unique du «tout au marché» dont les zélateurs sont d'ailleurs aujourd'hui en train de déchanter. Depuis plus de trois décennies, voguant à contre-courant de la vague de démantèlement des prestations dans les périphéries, le Bibliobus fait mieux que résister: il ne cesse de se développer, prouvant une fois de plus qu'une entreprise associative, si elle est bien gérée, peut passer de l'utopie à la réalité.

Bibliothécaires au volant de poids lourds
Le Bibliobus a donc été créé en1977 par l'Université populaire jurassienne. Il peut se prévaloir aujourd'hui d'un bilan édifiant. Il a prêté depuis lors plus de 4 millions de livres et documents audiovisuels dans 97 villages du Jura et du Jura bernois. Il dispose aujourd'hui de trois bus conduits par cinq bibliothécaires qui sont obligatoirement titulaires du permis de poids lourd. «Tout au début, nous avions un seul camion offert par une grande chaîne de magasins», explique le directeur du Bibliobus, Jean-Claude Guerdat, premier chauffeur-bibliothécaire de l'institution. «Nous nous sommes vite aperçus que ce n'était pas un cadeau: il perdait presque deux litres d'huile par cent kilomètres.» Aujourd'hui le service dispose de trois véhicules, dont un tout nouveau bus opérationnel depuis janvier dernier, un Volvo carrossé en Finlande. Et pour cause, les constructeurs des pays scandinaves ont une grande expérience en la matière car les bibliothèques mobiles sont légion sous ces latitudes. «Nous avons naturellement donné les indications pour nos besoins spécifiques. Pour l'aménagement des rayonnages, nous avons confié le travail à un menuisier de la région, précise le directeur qui a lui-même dessiné les plans. «Je suis dessinateur de formation, alors je m'y colle. Ici c'est le système D, il faut savoir tout faire, tout inventer et chacun apporte sa pierre à l'édifice avec ses compétences propres.» Manifestement, il n'est pas peu fier de la légère inclinaison qu'il a donnée aux rayonnages afin de rendre les livres plus visibles mais aussi plus stables. «Tout tient très bien, pour peu que l'on roule prudemment, surtout dans les virages serrées où une différence de 5 km/h peut devenir fatale», explique Gérard Paratte, bibliothécaire-chauffeur depuis trente ans au Bibliobus. C'est lui que nous allons accompagner pour voir à quoi ressemble une tournée de cette bibliothèque roulante, au fil d'un reportage réalisé initialement dans le journal Terre & Nature.

Lieu de rencontre
Tout démarre au centre opérationnel du Bibliobus, à Delémont. Gérard Paratte cherche dans de vastes rayonnages les livres qui font l'objet des commandes des lecteurs et qu'il doit ajouter dans les rayonnages de son bus transformé qui abrite 6000 livres, CD et DVD. Egalement en charge du système informatique de l'institution, Gérard Paratte vérifie que toutes les données soient à jour avant de prendre le volant du nouveau véhicule. La conduite est feutrée. Au son d'un air de Gainsbourg distillé par le CD de bord, il négocie les virages de la pente des Ecorcheresses sans excès et débouche à Souboz, village typique du Jura bernois. Quelques manœuvres serrées et la bibliothèque ambulante s'immobilise. Y entrent d'abord des mamans avec leurs enfants qui spontanément plongent sur les BD. Suivent les écoliers. «Le jour du Bibliobus, on modifie leurs horaires pour qu'ils puissent tous venir», explique Barbara Burkhalter, l'institutrice de la classe unique du village. «Ce service est particulièrement intéressant pour nos élèves qui viennent des fermes éloignées de la région.»
Muni d'un portable et d'un lecteur de codes-barres, Gérard Paratte est rivé derrière un petit bureau d'où il gère tout: les prêts, les retours, les retards, les conseils, les livres abîmés, les doléances, les abonnements et les conseils. Il apprend que la jeune institutrice a deux fils en apprentissage, l'un dans la menuiserie, l'autre dans l'horlogerie. «Lisez donc Latitude, c'est l'histoire d'un horloger autodidacte qui a inventé une horloge dont la précision permettait pour la première fois de calculer exactement sa position en mer et donc d'y voyager en sécurité.» Le dialogue avec les lecteurs contribue au charme du métier.
«C'est non seulement un service vraiment pratique mais aussi un lieu de rencontre agréable pour les gens du village car on n'a plus de poste, ni de restaurant ou de magasin», constate une fidèle usagère du bus, Viviane Gyger, mairesse de Souboz. Les communes paient 150 francs par heure pour bénéficier du Bibliobus, mais rares sont celles qui rechignent. Dans un village d'Ajoie, il y a quelques années, les autorités communales avaient décidé de renoncer à ce service, mais les citoyens les ont forcées à faire machine arrière, par le biais d'une pétition remplie en deux jours seulement.
Après un stationnement d'une heure à Souboz, le Bibliobus part pour Malleray-Bévilard où plus de 300 livres et documents sont prêtés. Peu après 20 heures, Gérard Paratte regagne sa base à Delémont, où il consacre encore 20 minutes à décharger les livres retournés. «J'avoue qu'après une journée, on est un peu cassé car il faut constamment être efficace, concentré et disponible. C'est parfois fatiguant mais c'est le prix à payer pour un métier riche et passionnant.»

Pierre Noverraz



Des chiffres et des faits

Service de l'Université populaire jurassienne (UP), le Bibliobus emploie 8 personnes (pour 6 postes dont 5 chauffeurs-bibliothécaires). Les trois bus contiennent chacun 6000 documents (livres, revues, CD, DVD). Ils desservent 97 communes du Jura et du Jura bernois et sont l'objet d'environ 45000 visites par an. L'année dernière, 215000 documents ont été prêtés et les véhicules ont parcouru un total de 29332 km, ce qui représente les trois quarts du tour de la planète. Dans ses locaux fixes en ville de Delémont, le Bibliobus rassemble plus de 74000 documents sur 1 km de rayonnage.
Le Bibliobus de l'UP fonctionne avec un budget de 900000 francs par an financé principalement par les contributions des deux cantons concernés (Jura et Berne), les émoluments des communes visitées et les quelque 5500 lecteurs abonnés.
En Suisse, on dénombre seulement 10 bibliobus, tous en Terre romande. La moitié sont à Genève où, propriétés de la ville, ils desservent les communes environnantes. La bibliothèque municipale de Lausanne possède pour sa part un seul bus voué à la périphérie. Le canton de Neuchâtel en a un aussi. Il a été le précurseur de ce service, en 1974, trois ans avant le Jura.

PN

Site Internet du Bibliobus: www.bibliobus.ch

 

Edition n° 15 du 9 avril 2008

 
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