L'économie domestique, toujours ignorée!
Les 100 millions d'employés de maison dans le monde ne bénéficient souvent d'aucune protection.

Invisibles, exploités, isolés, les employés domestiques sont souvent à la merci de leurs patrons, pour la plupart des familles. Ces salariés, dans leur immense majorité des femmes, sont aussi fréquemment les laissés pour compte des syndicats traditionnels. A l'occasion de ses 25 ans, Le Solifonds a mis en évidence ce problème en invitant des travailleurs d'Afrique du Sud, de Hong Kong et de Suisse, ainsi que le syndicat Unia.

«L'amour que nous devrions donner à nos enfants, nous le donnons à ceux de nos employeurs. Nos patrons ne nous laissent même pas voir nos enfants le week-end». Hester Stephens est employée de maison depuis l'âge de 15 ans, à Cap Town en Afrique du Sud. Elle est aujourd'hui présidente du Syndicat sud-africain des employées de maison (Sadsawu), qui compte 25000 membres. Avec l'une de ses collègues, la militante était invitée le 30 avril dernier par le Solifonds, organisation de solidarité internationale, fondée par les syndicats suisses, le parti socialiste et onze organisations actives dans la politique du développement, à partager son expérience de lutte lors d'une table ronde à Genève.

Se syndiquer ou être esclave
Si toutes les personnes travaillant dans l'économie domestique ne connaissent pas une situation aussi dramatique qu'Hester, leur condition reste des plus précaires dans le monde entier. Très mal payés, peu reconnus, sans accès aux législations sur le travail et à la sécurité sociale, voire aux permis de séjour, les employés de maison, des femmes dans leur immense majorité, figurent parmi les damnés du marché du travail. En Afrique du Sud, nombre d'entre elles ne se sont pas résignées. En 1977, en plein apartheid, elles créaient leur propre syndicat: «C'était ça ou être esclave pour la vie», se souvient Myrtle Witbooi, du Sadsawu. Avec des premiers résultats: une législation garantissant des conditions de travail minimales était adoptée en 1986, bien que son application n'ait débuté qu'à partir de la chute du régime raciste en 1994. Puis les travailleuses ont obtenu un salaire minimum (161 francs suisses par mois) en 2002, le financement de cours de formation et même la possibilité de toucher des indemnités de chômage en 2003. Mais malheureusement la mise en œuvre s'avère déficiente: «Nous avons de belles lois. Mais les travailleurs n'y ont pas accès parce qu'elles sont écrites dans le langage du patron. D'où l'importance pour le syndicat de former les salariés», explique Myrtle Witbooi.

27 francs par mois
Même situation à Hong-Kong, où les syndicats de migrants ont pu obtenir des avancées importantes sur le papier: «La loi prévoit aujourd'hui une très bonne protection. Le salaire minimum est de 45 francs suisses par mois, mais les salariés sont plus souvent payés autour des 27 francs. Les agences de placement s'arrangent avec les employeurs pour contourner la loi. Un travailleur doit parfois payer 7 mois de son salaire aux intermédiaires», raconte Sartiwen Binti Sanbardi, du syndicat des travailleuses migrantes indonésiennes de Hong-Kong.

6000 sans papiers à Genève
La situation n'est guère plus reluisante en Suisse où des dizaines de milliers de personnes travaillant dans l'économie domestique se voient dénier un permis de travail par Berne. Du coup, de peur de se faire expulser, rares sont les travailleurs qui font valoir leurs droits, même si ces derniers sont maigres en l'absence de conventions collectives. «A Genève, il y a environ 6000 travailleurs sans statut légal, la plupart des femmes venant d'Amérique latine et des Philippines. Elles travaillent 12 à 15 heures par jour et gagnent entre 1000 et 1500 francs par mois. Beaucoup de femmes sont presque des esclaves», rappelle Henry Cardona du Collectif des travailleurs et travailleuses sans statut légal de Genève.

Syndicats suisses pas préparés
Pour Alessandro Pelizzari, secrétaire syndical à Unia Genève, «les syndicats ne sont pas préparés à s'occuper de ces employés-là. Il faut trouver de nouveaux moyens pour répondre à leurs besoins». L'explosion du travail domestique ces dernières années en Suisse, et sa généralisation comme secteur informel, posent de nouveaux défis aux syndicats, habitués aux branches traditionnelles de l'économie. A Genève, une première réponse a été l'adoption d'un contrat type de travail en 2004 qui prévoit des conditions de travail minimum dans ce secteur - une première en Suisse. Unia et l'USS ont aussi fait savoir récemment que leur priorité sera l'obtention d'un tel accord au niveau national. Mais en parallèle, interroge Alessandro Pelizzari, «quelle forme l'engagement syndical devra-t-il prendre pour encourager l'auto-organisation des travailleurs de l'économie domestique?» Le débat est lancé.

Christophe Koessler

 

Edition n° 19/20 du 7 mai 2008

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page