Face à l'arrogance, la grève!
La cinquantaine d'ouvriers de Prebeton à Avenches a réeussi à faire plier la direction

Grâce à leur détermination, et à la seule arme désormais en leur possession, la grève, les ouvriers de Prebeton à Avenches ont fait céder le leader suisse des éléments préfabriqués en béton armé, qui ne voulait débourser aucun centime pour un plan social. Et qui est allé jusqu'à tenter de voler l'outil de production des ouvriers. Reportage.

«Ils ont profité des matchs du Portugal et de la Suisse de hier soir pour venir nous voler nos outils!» s'indigne, ce jeudi matin 12 juin, Fernando Barros, ouvrier de production de l'usine Prebeton à Avenches, juste après que la grève illimitée ait été décidée. «J'étais allé voir le match au centre portugais et, en rentrant, je suis passé devant l'usine. J'ai vu que des gens s'y affairaient, un collègue était déjà là, il m'a dit qu'ils prenaient un coffrage. Nous avons appelé le président de la commission du personnel, le téléphone arabe a fonctionné, et nous nous sommes tous retrouvés.» Fernando raconte comment les ouvriers ont ensuite bloqué les sorties de l'usine avec des véhicules. «Après, nous sommes allés dire aux gars d'arrêter, que c'était notre outil de travail.» Un de ses collègues dit son indignation face au danger encouru par les hommes engagés par la direction pour arracher ce coffrage de quelque 42 tonnes, destiné à fabriquer des éléments en béton. «A un moment donné, les quatre gars étaient sous l'élément, il aurait pu y avoir quatre morts ce matin», relève-t-il époustouflé, montrant l'immense cargaison à moitié arrimée sur une remorque où avaient été placées trois ou quatre traverses de bois pour élargir le pont et quelques plots pour y déposer le coffrage. Une dangerosité confirmée plus tard par un responsable de la Suva, alertée par Unia, qui a aussi relevé le risque d'effondrement du pont auquel le coffrage était suspendu, pas adapté à un tel poids. Des ouvriers racontent encore la présence d'un des sous-directeurs d'Element SA, propriétaire de Prebeton, occupé à passer les sangles aux ouvriers engagés pour la sale besogne...

Désastre
Ce jeudi matin, c'est la consternation dans l'usine. La veille, les ouvriers avaient décidé, après un premier débrayage le lundi 9 juin, de poursuivre le travail, mais sans heures supplémentaires, et en gardant les pièces produites à l'usine. Cela pour forcer la direction, qui les menait en bateau depuis trois semaines, à donner réponse d'ici à la fin de la semaine sur leur revendication de plan social. Une revendication exigée après l'annonce de fermeture du site pour la fin juin, et le licenciement de la plupart des collaborateurs.
Dans l'immense halle vide, jonchée de débris et d'outils, Franco Caligiure, 55 ans, explique qu'il aurait dû travailler ici aujourd'hui. Une immense tristesse se lit dans ses yeux, dans sa voix. «C'est comme s'ils nous enlevaient le manger de la bouche», dit-il face à ce désastre. Tout a été arraché, la structure, les fils électriques, de gros câbles ont été sectionnés, là aussi au mépris de toute sécurité. Un collègue de Franco montre un trou dans le mur, à une quinzaine de mètres de là. Un immense bloc y avait été projeté un jour, lorsqu'un des câbles avait lâché...

Vol immonde
L'assemblée du personnel reprend. Elle avait décidé un peu plus tôt de la grève illimitée après ce vol «immonde» comme l'a qualifié Armand Jaquier, secrétaire régional d'Unia Fribourg, effectué par une «direction de gangsters et de voyous». Il s'agit maintenant de discuter des revendications concrètes, du montant du plan social pour la cinquantaine d'ouvriers qui vont perdre leur emploi, mais aussi de l'organisation de la grève, des piquets. On lit la fatigue sur les visages. Tous sont restés unis dans la soirée, certains ont veillé dans l'usine pour donner l'alerte en cas de nouvelle provocation. Soudain, devant les fenêtres, passe un tracteur de camion, suivi d'une voiture de police. «Ils viennent chercher l'autre remorque» lance un ouvrier. Une remorque que la direction avait réussi à sortir du site la veille, pendant le match Portugal-Tchéquie, maintenant stationnée à quelques centaines de mètres de là. Calmement, les ouvriers se lèvent et rejoignent les deux chauffeurs venus récupérer la remorque et sa cargaison, un second coffrage d'une trentaine de tonnes, aussi mal arrimé que celui encore sur le site. Deux voitures sont déjà parquées là, empêchant le tracteur de se crocher à la remorque. «Vous voyez bien que les ouvriers défendent leur outil de travail», explique Armand Jaquier aux deux chauffeurs. «Dites à votre patron que vous ne pouvez pas prendre la cargaison». Le syndicaliste calme le jeu alors que la discussion chauffe entre ouvriers et chauffeurs. Les ouvriers questionnent: «Avez vous une autorisation pour ce convoi?» «Vous pouvez perdre la cargaison en cours de route, les lattes en bois sont pourries, voulez-vous prendre ce risque?» Les chauffeurs repartent bredouilles, les ouvriers rejoignent l'usine. L'assemblée se poursuit. Armand Jaquier annonce que la direction semble enfin d'accord de négocier. «Ils semblaient pressés tout à coup», souligne-t-il.

La fin de la grève est votée, accord obtenu!
Les négociations seront confirmées le lendemain pour le samedi. Ces négociations, menées sous la médiation du président et du vice-président de la commission paritaire de la CCT de l'industrie suisse des produits en béton, ont abouti à un accord, dont le contenu devait être rendu public hier, mardi. Réunis en assemblée à l'issue de la médiation, les travailleurs ont décidé de reprendre le travail ce lundi. Même si, au moment où nous mettons sous presse, il n'est pas possible de connaître le contenu de cet accord, nul doute que face à la détermination et à l'unité des travailleurs, le plan social sera à la hauteur des attentes!

Sylviane Herranz



La solidarité au cœur de la grève

L'amertume face au coup de force de la direction était sur tous les visages, sur toutes les lèvres le premier jour de la grève. Les outils de travail valent plus que les travailleurs... Durant des semaines, la commission du personnel et le syndicat Unia, ainsi que Syna, ont tenté de discuter avec une direction qui n'avait pas daigné respecter les règles minimales du Code des obligations en cas de licenciement collectif et refusait de débourser le moindre centime pour un plan social. Licenciements qu'elle avait annoncés par vagues successives, n'hésitant pas non plus à congédier trois ouvriers victimes de graves accidents de travail dûs au stress et à la fatigue. L'un avait perdu un bras au stade de la Maladière à Neuchâtel en décembre 2005, les deux autres ont été violemment heurtés par une barre métallique en mars 2007, à Avenches, l'un au visage, l'autre à la jambe qu'il a dû se faire amputer.
Ce jeudi 12 juin, Nadia Pazos, employée administrative depuis 16 ans, licenciée lors de l'annonce de la fermeture du site le 21 mai, expliquait son écoeurement face à l'attitude de la direction. Pour la secrétaire de la commission du personnel, il n'y avait pas de doute que les travailleurs se battraient jusqu'au bout, car ils n'avaient plus rien à perdre. Le président de la commission du personnel, Marildo Pagnotto, depuis 19 ans dans l'entreprise, parlait aussi de ces heures supplémentaires interminables, allant jusqu'à 500 ou 600 heures pour certains en 2007 et de l'engagement des ouvriers qui ont tout donné à l'entreprise. Lui aussi était confiant dans la force de leur mouvement face à une direction qui avait refusé le dialogue dès le début, que ce soit sur le plan social ou sur les possibilités de maintenir le site d'Avenches. «Je suis content de l'esprit de tout le monde ici. Les employés sont unis, ils se battent tous pour la même cause», disait-il. Un esprit, une détermination, une solidarité qui se sont révélés dans l'intense émotion exprimée une fois la grève levée, samedi en fin d'après-midi.

SH



2,1 milliards d'euros de bénéfice!

Prebeton SA a été racheté en février 2006 par Element SA, présent aussi à Tavel (FR) et à Veltheim (AG), qui appartient depuis deux ans au groupe irlandais Cement Roadstone Holding plc (CRH), comptant 92000 employés dans le monde.
En 2007, CRH a réalisé un bénéfice de 2,1 milliards d'euros (+18%). Pour le plus grand bonheur des actionnaires qui ont obtenu des dividendes en hausse de 31%. Et au détriment des employés. Car le groupe a accru ses bénéfices grâce à une stratégie impitoyable de rachats et de fusions, sacrifiant régulièrement des sites entiers ou des secteurs de production avec tout le personnel concerné.
En Suisse, en huit ans, CRH a acquis de nombreuses sociétés, parmi elles Richner matériaux et les cimenteries du groupe Jura en 2000, Vicom matériaux et Hard SA en 2002, ou encore Gétaz Romang en 2007.

Source: Unia


 

Edition n° 25 du 18 juin 2008

 
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