Retour au goût et au bon sens
Ras la fraise! Sandrine Rudaz veut rendre à la nature ses rythmes que la consommation ignore

A la mi-mars, exaspérée par l'arrivée anachronique de fraises dans nos supermarchés, Sandrine Rudaz lance son cri de colère: un site Internet destiné à récolter des signatures contre l'importation disproportionnée de fruits et légumes hors saison. Rejointe par près de 27000 signataires, elle s'apprête aujourd'hui à remettre aux deux principaux grands distributeurs de Suisse, Coop et Migros, la liste de tous les sympathisants de cette action.
Sandrine Rudaz, qui anime également sur la toile une page de recettes de cuisine, cherche à travers cette mobilisation un moyen de revenir à davantage de bon sens dans la consommation des fruits et légumes. Pourquoi importer en janvier, à grand renfort de kérosène, des fraises insipides et presque déjà avariées? Comment sensibiliser les consommateurs à cette aberration écologique, éthique et gastronomique? Pas question de distribuer des tracts dans la rue, ni de tenir un stand au marché du coin. Reste alors l'idée d'un site Internet, autant destiné à récolter des signatures qu'à informer les visiteurs.

16 fois moins de pétrole
Dans l'espace virtuel ainsi créé, au destin des petites baies rouges s'ajoute celui des asperges mexicaines vendues deux mois avant la saison, ou des tomates d'Andalousie, parfaitement calibrées mais totalement déficientes en saveur et en valeurs nutritives. Le texte? Dépouillé et axé sur les faits. Extrait de sa rubrique Paroles et actes: «Migros se déclarait partenaire actif de l'économie locale dans la rubrique Tout frais, tout prêt de son magazine (25 février 2008). En action ce jour-là, des asperges vertes du Mexique, des poireaux de Turquie et des laitues d'Espagne.» L'énumération implacable de telles contradictions, complétée par une information factuelle et dénuée d'idéologie militante, fait la force du discours de Sandrine Rudaz. L'objectivité avant tout, des chiffres, des faits: «Une botte d'asperges du Mexique importée par avion (11800km) et achetée en février nécessite 5 litres de pétrole. Une d'asperges de Genève achetée en mai, nécessite 0,3 litre de pétrole.»

Succès rapide
Le succès de son initiative est immédiat, preuve qu'une partie importante de la population partage ces préoccupations. Aujourd'hui, la jeune femme, qui s'apprête à terminer un diplôme supérieur en Histoire de l'art à l'Université de Genève, s'en montre presque étonnée. «Je n'ai jamais rien tenté pour mettre en avant mon projet, auprès des médias par exemple. J'ai commencé par envoyer le lien à une trentaine d'amis. Ensuite, c'est l'effet boule de neige qui a joué.» Quelques jours après le lancement, Sandrine Rudaz est bombardée d'appels et passe ses deux jours de congé par semaine à donner des interviews. Quant aux signataires, ils ne se montrent pas avares de commentaires. Plus de 40% d'entre eux ont écrit des mots de soutien à la jeune femme. «Des messages qui témoignent de la sensibilité des personnes à ce problème mais aussi de leurs attentes pour qu'une action soit mise sur pied.» De rares visiteurs lui ont aussi adressé des reproches, l'ont accusée de vouloir revenir à une économie autarcique ou d'empêcher les producteurs des pays du tiers monde d'écouler leur marchandise. «Il ne s'agit pas du tout de cela, se défend-elle. J'entends seulement promouvoir un retour au bon sens. Je ne veux pas de protectionnisme, et je suis bien sûr favorable au commerce équitable avec des producteurs des pays pauvres.»

Un style de vie
Cet intérêt pour une alimentation équilibrée, Sandrine Rudaz l'attribue à son Valais natal, au jardin de sa mère et de sa grand-mère. Aujourd'hui, c'est sur son balcon genevois qu'elle cultive fraises, framboises, tomates et salades, complétant sa récolte par des achats au marché. Pour elle, fruits et légumes doivent d'abord être savoureux, non dénaturés par des méthodes de culture industrielles et cueillis avant maturation, pour leur permettre de parcourir des milliers de kilomètres. «Il est faux de prétendre qu'acheter des légumes frais au marché revient plus cher que dans les grandes surfaces. Et puis, pour ceux qui n'ont pas le temps, d'autres solutions existent: les coopératives agricoles par exemple, qui font livrer leur production bio directement chez le client.»
Aujourd'hui, Sandrine Rudaz s'apprête à approcher Coop et Migros pour leur remettre la pétition. «Sur papier recyclé et imprimé recto verso», précise-t-elle. Annexées aux dizaines de milliers de signatures, elle proposera également aux deux grandes surfaces, quelques mesures simples et peu coûteuses pour conscientiser la clientèle: afficher un calendrier des saisons de maturation des fruits et légumes par exemple, ou mettre en avant les récoltes des maraîchers locaux.

Bertrand Cottet

Sites Internet
Ras la fraise: www.raslafraise.ch
Dans la cuisine des frangines: miam.over-blog.net

 

Edition n° 26 du 25 juin 2008

 
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