Débrayage contre la tyrannie
Chez Franck Muller, le harcèlement généralisé est la règle. Ras le bol des employés

Plus de 40 employés de l'entreprise genevoise Franck Muller SA ont débrayé lundi à Mies pour dénoncer les méthodes de gestion tyranniques utilisées par plusieurs responsables de l'horloger de luxe. Le personnel est à bout. Il l'a démontré en se croisant les bras.

«Pressions, répressions, respectez la convention!». La marmite commence à déborder chez Franck Muller SA à Genève et à Mies. Lundi, l'entreprise horlogère de luxe a connu son premier débrayage depuis de nombreuses années. Avec une seule exigence: le respect des employés. Car le mobbing, le harcèlement moral et sexuel, et les licenciements abusifs sont monnaie courante au sein de l'entreprise, d'après les quarante salariés rassemblés lundi, de 6h30 à 10h, devant l'une de ses unités de production à Mies dans le canton de Vaud. Une situation provoquée par deux ou trois cadres de l'entreprise et tolérée par la direction, indique Unia, qui est intervenu à de nombreuses reprises auprès de l'employeur, de l'association patronale UFGVV et de l'inspection cantonale du travail. Sans succès... Depuis 3 ans, pas moins de 100 personnes ont été licenciées ou ont démissionné dans ce contexte, estime le syndicat. Et 20 cas d'abus divers ont été dénoncés devant le Tribunal des Prud'hommes depuis 2001. Vendredi, deux jours avant le débrayage, deux employées qui avaient participé aux assemblées générales du personnel ont été licenciées: «Il s'agit clairement d'une mesure de représailles et d'intimidation directe», assure Olivier Amrein, secrétaire syndical d'Unia Genève, qui s'opposera à ces congés. Mais il en aurait fallu davantage pour décourager les employés de débrayer...

Peur, vulgarités, dénigrement...
Devant l'entreprise désertée ce matin-là, chacun y va de son histoire: «Quand j'ai réclamé des tâches en rapport avec ma formation, un chef m'a répondu que l'on n'était pas une maison de retraite», se souvient, outrée, Françoise*, au début de la cinquantaine. Des vexations courantes, à en croire les employés interrogés. Jessica abonde: «Un jour, le responsable m'a dit, ‘toi la grosse, tu commences à m'énerver'». A l'autoritarisme se joignent le sexisme et l'abus de pouvoir: «Le chef prenait souvent trois filles dans ses bras, les embrassait, leur touchait les cuisses, parfois même les fesses», témoigne Julie. Les jurons prononcés à haute voix, les discussions triviales sur le sexe, le dénigrement systématique, les intimidations et les menaces permanentes de licenciements achèvent de dresser le tableau de l'ambiance de travail.
Dans certains ateliers, il est même interdit de parler. Et pas question de se lever plusieurs fois de son poste dans la matinée, rapportent des employés. Laurent est choqué par la manière brutale de traiter les horlogers: «Un des responsables hurle souvent ‘Qu'est-ce que tu fais debout? Va à ta place!'». Quant à son collègue José, il a été relégué dans un coin de l'atelier, avec interdiction de parler, car il n'acceptait pas sans broncher toutes les décisions de sa hiérarchie: «J'ai tenu un moment, puis j'ai craqué, je suis actuellement en dépression», témoigne-t-il. L'isolement apparaît comme une méthode pour casser les résistances et diviser les salariés. Tout comme les promesses de primes, souvent non tenues.

«C'est du racisme»
Si la direction ne souhaite rencontrer ni les syndicats, ni les représentants du personnel, deux des cadres mis en cause étaient pourtant présents lundi lors du débrayage. A une bonne cinquantaine de mètres du rassemblement, ils observaient la scène, sourire en coin: «Je gère 200 salariés, regardez, ici, ils ne sont que quelques uns. Les conditions de travail sont très bonnes chez Franck Muller et l'entreprise est très démocratique. S'il y a des cas de harcèlement, qu'ils aillent aux Prud'hommes!», a rétorqué l'un d'eux à L'Evénement syndical. Interrogé sur les raisons du débrayage, l'autre cadre a répondu: «C'est parce qu'il y a un problème de racisme contre l'entreprise (des membres de la direction sont d'origine étrangère, ndlr), et parce qu'ils ne veulent pas travailler».
Face à ce refus d'entrer en matière sur les revendications des employés, et aux représailles qui se sont accentuées après le débrayage, Unia prévoit de nouvelles actions «qui vont croître en intensité» ces prochaines semaines. Le syndicat demandera également une enquête à l'Inspection cantonale du travail. «On ira jusqu'au bout cette fois», a promis Olivier Amrein.

Christophe Koessler

*Tous les prénoms sont fictifs au vu des risques importants de représailles.



Un procès retentissant...

Depuis des années, seuls les ex-employés de Franck Muller SA osaient prendre le chemin des locaux d'Unia. Harcelés, poussés à bout, puis licenciés ou «démissionnés», ils venaient après coup pour tenter de faire valoir leurs droits. «Aujourd'hui, il y a une nouvelle dynamique», se réjouit Olivier Amrein, secrétaire syndical à Unia Genève. La peur commence à céder face à l'écoeurement des vexations au quotidien chez nombre d'employés, qui ont décidé d'agir, au péril de leurs emplois. Une récente affaire au Tribunal des Prud'hommes a sans nul doute mis le feu aux poudres (voir l'ES du 16 janvier). Une jeune salariée avait porté plainte pour licenciement abusif. Pour se défendre et justifier le licenciement, l'entreprise avait tenté de démontrer le comportement «colérique» et «impulsif» de son employée. C'est alors qu'un témoin cité par Frank Muller SA a déclaré, sous serment, qu'il avait été incité à déposer un faux témoignage par un cadre de l'entreprise. «Mon chef d'atelier m'a enjoint de prétendre que ma collègue m'avait traité de sale arabe, ce qui est faux», avait-il alors expliqué. Le témoin en question a en revanche mis en avant le cortège d'insultes prononcées à l'encontre de la plaignante par le responsable de production présent au Tribunal.
«Cette affaire a fait beaucoup de bruit à l'interne. Les jeunes ont commencé à venir nous voir pour faire changer ces comportements inacceptables de la part de supérieurs hiérarchiques», explique Olivier Amrein. Le syndicat a alors décidé d'organiser une première assemblée du personnel le 2 juin. En mai, des tracts étaient distribués aux salariés pour les y convier. Près de quarante personnes ont fait le déplacement et ont confié à Unia le mandat d'intervenir une nouvelle fois auprès de la direction: «Mais rien à faire. Le directeur et propriétaire Vartan Sirmakes refuse de reconnaître le syndicat comme interlocuteur, continue à nier en bloc et à affirmer que tout va pour le mieux». Vartan Sirmakes a annoncé avoir mené une enquête interne. Mais les employés ont plutôt décrit cette démarche comme une tentative d'intimidation, les enquêteurs demandant aux salariés, parfois devant leurs propres chefs, s'ils étaient victimes de harcèlement. Au vu des nombreux précédents en matière de licenciements abusifs, les employés ont bien sûr choisi de se taire, souligne le syndicaliste.
Unia a donc décidé d'une deuxième assemblée du personnel, le 23 juin, lors de laquelle une trentaine d'employés ont décidé d'un premier débrayage d'avertissement le 30 juin. Le syndicat espère obtenir des mesures immédiates en matière de protection de la personnalité, clairement perceptibles par les employés, et de créer les conditions propices à la constitution d'une véritable commission du personnel. Pas la mer à boire...

CK




 

Edition n° 27/28 du 2 juillet 2008

 
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