Nicaragua: la révolution trahie?
Augmentation de l'analphabétisme, corruption, pauvreté: l'idéal sandiniste a du plomb dans l'aile mais l'espoir reste de mise

En paraphrasant Léon Trotski, qui utilisa l'expression pour qualifier la dégénérescence de l'idéal socialiste en Union soviétique, faut-il parler de «révolution trahie» pour caractériser la situation politique, sociale, économique et culturelle du Nicaragua? Ce serait aller un peu vite en besogne. Il n'en reste pas moins que l'idéal sandiniste a du plomb dans l'aile et que dans maints domaines, régression est le terme qui s'impose, même s'il existe quelques lueurs d'espoir.

L'un des signes qui trompent le moins, c'est que l'analphabétisme a augmenté ces dernières années, alors qu'au moment de son arrivée au pouvoir, en 1979, le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) avait fait de l'alphabétisation l'un de ses objectifs majeurs.

Tout dans la poche d'Ortega?
«Ortega est pieds et poings liés à Chavez et aux autres dictateurs socialistes d'Amérique latine, tempête Luca Karli, restaurateur suisse à Granada. Nous sommes bombardés de taxes et tout finit dans la poche d'Ortega.» Plusieurs interlocuteurs trouvent le propos exagéré, tout en ajoutant que Luca Karli n'a pas complètement tort. Au Nicaragua comme dans beaucoup d'autres pays d'Amérique latine, la corruption est un véritable sport national et fait quasiment partie des méthodes de gouvernement. Et si certaines opérations financières, comme les économies réalisées sur les achats de pétrole au Venezuela, ne se traduisent certainement pas par un enrichissement personnel de Daniel Ortega, il est assez probable qu'elles soient utilisées à des fins partisanes.
Quelques autres faits paraissent troublants: En 2006, pour des raisons totalement opportunistes et électoralistes, Daniel Ortega a déclaré qu'il avait renoncé au marxisme-léninisme, s'est rapproché de l'Eglise catholique et s'est dit opposé à l'avortement.
Après l'expérience sandiniste de 1979 à 1990 et plusieurs tentatives infructueuses, Daniel Ortega est revenu au pouvoir en novembre 2006. Grâce à de nouvelles lois électorales, il n'a toutefois été élu président qu'avec 38% des voix. Daniel Ortega a en outre conclu une sorte de pacte avec le Parti libéral, l'autre grande force politique, aux termes duquel ces deux formations politiques se partagent les charges les plus importantes.
Mis en place par Daniel Ortega pour «donner le pouvoir au peuple», les Conseils du pouvoir citoyen (CPC) ne servent, aux yeux d'une partie de la population, qu'à justifier les erreurs du pouvoir. Il est vrai qu'au niveau national, les CPC sont dirigés par... l'épouse du président Ortega.
L'envoi d'argent des Nicaraguayens établis à l'étranger est désormais la première source de revenus du pays - l'un des plus pauvres d'Amérique latine - ce qui n'est pas une preuve de dynamisme économique. Comme en témoignent les exemples de Cuba et du Kosovo.
Tout cela fait dire à un guide français, lorsqu'on lui demande ce qu'il reste du sandinisme: «Des mots!»

Le poids du pétrole
Peter Bischof et Jean-François Golay, qui travaillent pour le compte de la coopération technique suisse au développement, soulignent toutefois que l'on ne peut pas trop accabler les autorités, dans la mesure où 25% du produit intérieur brut (PIB) - autrement dit de la richesse nationale - sont affectés aux achats de pétrole, malgré les rabais consentis par Hugo Chavez. Si l'on ajoute l'explosion (+15%) des prix des denrées alimentaires, force est d'admettre que la marge de manœuvre du gouvernement est très étroite.
L'objectif majeur de la politique d'aide suisse au développement consiste à réduire la pauvreté du pays, tout en favorisant un développement équitable et durable. Les principaux domaines d'action sont le financement des petites et moyennes entreprises (PME), la formation professionnelle, l'appui technique pour la gestion des finances publiques, l'amélioration de l'efficacité du commerce extérieur et des services publics municipaux (accès à l'eau potable, gestion des déchets, abattoirs), ou encore la prévention et la gestion des risques (ouragan Mitch).

Des succès partiels
Peter Bischof et Jean-François Golay estiment que si l'on appréhende la pauvreté de façon générale, les choses n'ont pas beaucoup bougé, mais notent quelques succès ponctuels importants: réduction de la mortalité infantile, amélioration de l'éducation (dans une région, le nombre d'écoles est passé de 5 à 90 en l'espace de 15 ans), réduction de la dette extérieure du pays de 6,3 à 3,3 milliards de dollars entre 2002 et 2007, hausse des recettes fiscales, durant la même période, de 13,4 à 17,9 milliards de dollars, doublement, en l'espace de 5 ans, des exportations de café et de viande.
Le Nicaragua dispose d'atouts qui ne demandent qu'à être mis en valeur. Son potentiel touristique est gigantesque: deux océans, un lac, des cités au riche passé, comme Leon et Granada, une flore et une faune aussi riches qu'au Costa Rica. Bref, un cocktail savoureux, terreau d'un tourisme intelligent et écologique.

Jean-Claude Rennwald




Une Suisse bien présente

La communauté suisse au Nicaragua ne compte que quelque 200 membres, ce qui ne l'empêche pas de jouer un rôle important. Quelques exemples:
Etabli depuis 8 ans à Granada, Luca Karli, de Bienne, possède une pizzeria et deux autres commerces. Il emploie une trentaine de collaborateurs.
Vivant depuis 30 ans à Managua, la capitale, René Hauser, un Suisse alémanique, a connu d'innombrables gouvernements et régimes politiques. Il dirige l'un des restaurants les plus cotés d'Amérique centrale, qui porte le nom très helvétique de... «La Marseillaise».
Plusieurs organisations non gouvernementales (ONG) suisses sont présentes au Nicaragua. C'est notamment le cas d'E-Changer, dont l'un des représentants sur place, Gildas Allaz, géomètre de formation, s'atèle à dresser la carte de l'utilisation du sol de Matagalpa, une ville de 100000 habitants. Carte destinée à apporter une contribution à des problèmes aussi différents que l'alimentation en eau, la définition des zones constructibles ou la mise en lumière des principaux risques.
A San Marcos, ville de 43000 habitants située au nord de Managua, un groupe biennois, dans lequel militent notamment Paul Müller et Roland Sidler, secrétaire régional d'Unia Berne, a activement participé, voici plus de 20 ans, à la création d'une bibliothèque publique et scolaire. Celle-ci met 16000 ouvrages à disposition de ses lecteurs, qui sont près de 200 à profiter chaque semaine des services gratuits de cette institution.

JCR




Deux millions de Nicas chez les Ticos

«Les Ticos (Costaricains) ne veulent plus travailler ni dans le bâtiment, ni dans l'agriculture.» Ainsi s'exprime Jeffrey Peraza, propriétaire d'une petite entreprise de construction à San Ramon. Ce langage rappelle celui que l'on tenait voici un demi-siècle en Suisse et reflète un phénomène impressionnant en matière de libre circulation des personnes, laquelle a désormais un caractère planétaire, de même que les déséquilibres qu'elle révèle. Aujourd'hui, un million de Nicaraguayens - les Nicas - travaillent en toute légalité au Costa Rica. Il faut leur ajouter un million de clandestins. De ce fait, plus du tiers de la population (5,7 millions d'habitants) du Nicaragua travaille dans le pays voisin!
L'économie costaricaine est l'une de celles qui flambent le plus en Amérique latine et elle trouve aisément dans le pays voisin la main-d'œuvre qui fait défaut sur place. Une main-d'œuvre «intéressante». Les saisonniers qui travaillent dans les plantations de café sont rétribués entre 1,5 et 2 dollars par panier. Selon le nombre de corbeilles remplies, la paie atteint 10 à 20 dollars par journée de 10 heures.
Certes, il existe des règles sociales et salariales minimales, et des contrôles sont théoriquement possibles. Mais comme le souligne Gabriela Nützi Sulpizio, ambassadrice de Suisse au Costa Rica, «là où règne la corruption, chacun peut détourner les contrôles». Comme souvent, cette main-d'œuvre étrangère massive est génératrice de tensions xénophobes, voire racistes. Voici quelques années, des policiers ticos ont regardé, sans broncher, un Nica se faire... dévorer par des chiens!

JCR

 

Edition n° 35 du 27 août 2008

 
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