La crise et l'inflation: à qui la faute ?
En attaquant les salaires, certains essaient de faire payer aux salariés le prix de l'inflation provoquée par les spéculateurs

Les revendications salariales d'aujourd'hui sont parfaitement légitimes. Les syndicats revendiquent des augmentations en phase avec les formidables gains de productivité enregistrés ces dernières années. Ils exigent également la pleine compensation du renchérissement. Mais dans le camp patronal, certains voudraient faire payer aux travailleurs le prix de l'inflation. Cette diminution du salaire réel serait d'autant plus inacceptable que l'inflation est la conséquence de la spéculation financière effrénée qui a fini par mettre l'économie planétaire à bout de souffle après l'avoir pillée, sous couvert de liberté du commerce. Commentaires.

Fin août, l'Union syndicale suisse (USS) a présenté son catalogue de revendications salariales. Pour mémoire, Unia demande la pleine compensation du renchérissement, des augmentations des salaires réels entre 1,5 et 2,5%, la réduction des disparités salariales entre hommes et femmes ainsi que le relèvement plus substantiel des salaires les plus bas. L'Union patronale suisse a réagi en demandant aux syndicats de modérer leurs revendications. Son président, Rudolf Stämpfli, est allé jusqu'à remettre publiquement en cause la formule permettant de calculer l'indice du coût de la vie. La Commission européenne ne fait pas mieux, elle qui, depuis avril dernier, appelle les syndicats à mettre leurs revendications sous l'étouffoir, histoire de faire face au recul économique.

Le prétexte de la fatalité
En clair, tout cela revient à dire que ce sont les salariés qui devraient payer la facture de l'inflation. Or, on l'a dit et répété dans ce journal, l'inflation n'est que le résultat induit par la spéculation. La spéculation est responsable de la flambée du prix des matières premières, de celui du pétrole ou des dégâts provoqués par la crise des subprimes aux Etats-Unis. Ces dernières années, les acteurs de l'économie de casino se sont gavés de manière éhontée de profits à court terme totalement excessifs. A l'instant où le marché des crédits hypothécaires (subprimes) américain s'est effondré, les responsables de ce désastre qui a causé la mise à la rue de plus de 2 millions de ménages n'ont pas dédommagé qui que ce soit mais ils se sont rabattus sur d'autres proies, les matières premières, en particulier les céréales qui, en renchérissant de 80% provoquent désormais des famines dans 37 pays! Et si vous avez aimé le crash des subprimes, vous adorerez peut-être bientôt celui des fonds spéculatifs que sont les Hedge Funds et les Leverage buy out.
Recul, récession, inflation, crise: tout ce gâchis est le résultat de ces années de spéculation débridée, de cette financiarisation de l'économie. L'effondrement de ce château de cartes avait même été annoncé par des milliardaires qui connaissent bien les rouages d'un système qui les a enrichis, comme Georges Soros ou Warren Buffet. Et pourtant, au moment où la crise frappe à nos portes, voilà qu'on nous l'annonce comme quelque chose d'imprévisible, d'indomptable, comme la grêle, la foudre, comme un séisme dépendant d'une loi naturelle. La crise serait cyclique, comme les cyclones. Mondiale, elle est donc de partout et de nulle part. Elle est insaisissable, impersonnelle, anonyme. Entendons par là qu'il est impossible de la combattre: on ne se bat pas contre la fatalité.

Apologie du profit maximal
Voilà le discours codifié que nous ressassent les experts financiers de tout poil, ceux-là mêmes qui hier n'ont rien vu venir et prétendent aujourd'hui nous expliquer pourquoi nous en sommes là. On s'empresse d'oublier les avertissements de ceux qui prédisaient que ce système spéculatif nous menait droit dans le mur.
Pendant toutes ces dernières années en effet, les partisans de l'ultralibéralisme n'ont cessé de faire l'apologie du profit maximal, tout en dénigrant le service public, les syndicats, les partisans de la solidarité sociale ou de la protection de l'environnement. Les agences de communication inféodées aux puissants lobbies financiers (ou proches d'eux) ont multiplié les attaques contre les valeurs sociales, relayées en cela par un certain nombre de médias complaisants ou peu enclins à l'investigation, séduits par le discours flatteur de la pensée du «prêt-à-porter» dans laquelle la petite formule caricaturale a supplanté la réflexion et l'analyse. Du coup, les opposants à l'ultralibéralisme et au démantèlement des services publics ont été présentés comme «ringards», «passéistes», «incapables de se projeter dans le futur», «soixante-huitards attardés». Militer pour la solidarité humaine, c'est devenu de «l'angélisme», défendre des acquis sociaux, c'est «défendre des privilèges», critiquer les dérives du capitalisme de casino, c'est «se cramponner à une idéologie dépassée», déplorer le fossé qui se creuse entre riches et pauvres, c'est «du misérabilisme».

Des mots révélateurs
Le langage économique s'est pour sa part progressivement durci. L'entreprise doit conquérir des marchés, le marketing être «agressif», le demandeur d'emploi «savoir se vendre», le travailleur «se montrer compétitif» et avoir de l'ambition, quitte à écraser les moins performants. Pour sacrifier à la loi du profit maximal, pour servir des bénéfices somptueux à des actionnaires aux appétits démesurés, les salariés doivent trop souvent subir des pressions intenables, des restructurations impitoyables, une insécurité de l'emploi, voire parfois même le mobbing. Il n'y a de place que pour les «gagneurs». Les plus fragiles sont laissés sur la touche, comme des citrons pressés que l'on jette. Ils vont s'échouer au chômage ou à l'aide sociale sans que ceux qui ont provoqué leur déchéance ne doivent payer le moindre centime. La facture incombe à l'ensemble des contribuables alors qu'il est de bon ton, parmi les grosses fortunes abritées dans les paradis fiscaux du lac de Zurich, de crier à la dilapidation des deniers publics lorsque l'argent sert à panser quelque peu les plaies qu'a pourtant créées le système dont elles sont les piliers.

L'Etat providence... des spéculateurs
Ces gens-là veulent «moins d'Etat». Le marché est leur dieu et le réglementer relèverait de l'hérésie. Les pouvoirs publics doivent se tenir à l'écart. Et les voilà aujourd'hui qui se tournent vers les caisses de l'Etat pour combler les trous abyssaux qu'ils ont creusés dans les institutions financières. Exemple, le Gouvernement américain s'est porté au secours de la banque IndyMac et des deux institutions de garantie des prêts hypothécaires, Freddie Mac et Fannie Mae. L'administration Bush a dû également signer le mois dernier une loi prévoyant d'accorder 300 milliards de dollars aux propriétaires floués par les prêteurs. La facture est pour le contribuable, tout comme celle des 90 milliards de francs octroyés par l'Angleterre ou des 150 milliards de francs accordés par l'Europe pour renflouer ou sauver des banques.
Dans tous ces cas, le simple petit (ou moyen) contribuable est sollicité en première ligne. Il doit payer les pots cassés par ceux qui se sont enrichis en jouant à l'économie de casino et qui se sont tournés aujourd'hui vers d'autres proies. Dans la foulée, on voudrait aussi lui faire payer le prix de la crise par la non-compensation de l'inflation, autrement dit par une baisse du pouvoir d'achat.
Allons, un petit effort, voyons! Ne demandons pas de rattraper les 3,1% de renchérissement de juillet dernier. Contentons-nous de rien ou d'un petit 1%, comme Daniel Vasella, patron de Novartis, qui ne touche plus désormais que 34,75 millions par année...

Pierre Noverraz
 
 

 

Edition n° 36 du 3 septembre 2008

 
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