Exploitées, les vendeuses réclament 250 francs à Genève
Bénéfices record et productivité en hausse ne bénéficient qu'aux actionnaires et aux patrons dans la vente. Campagne lancée

Ces dernières années, les bénéfices des grands distributeurs ont atteint des records alors que les salaires stagnent ou même diminuent en termes réels. Les rémunérations des dirigeants d'entreprises ont en revanche augmenté de 7% rien qu'en 2007. Les écarts salariaux se creusent. Une vendeuse de la Coop doit dorénavant travailler 15 ans pour gagner l'équivalent de ce que son patron gagne en une année. Pourtant, la productivité des employés a progressé de 1,5% par année en dix ans. Unia Genève réclame 250 francs d'augmentation des salaires minimaux dans le cadre d'une nouvelle campagne.
 
«Nous sommes le moteur de la machine. C'est grâce à nous que les patrons gagnent tant d'argent. Pourquoi nous déconsidèrent-ils tant?» Lunita est vendeuse à Genève. Comme trois de ses collègues, elle est venue témoigner mardi dernier des conditions de travail difficiles du personnel du commerce de détail. L'occasion pour Unia Genève et le Syndicat interprofessionnel de travailleuses et de travailleurs (SIT) de lancer leur campagne pour une augmentation des salaires minimaux de 250 francs par mois dans la vente, dans le cadre des négociations salariales de fin d'année.

Fins de mois difficiles
De nombreux vendeurs peinent en effet à boucler leurs fins de mois, car leurs salaires ont stagné, voire diminué ces dernières années: «Je travaille à plein temps pour 2900 francs net par mois. Mon loyer est de 1550 francs (à Genève les loyers sont très élevés, ndlr), mon assurance maladie de 350 francs, je vous laisse calculer ce qu'il me reste», expose Magali, elle aussi vendeuse. Sa collègue Marisa, employée à 80%, avoue ne pas parvenir à payer toujours toutes ses factures: «Je trie et paie celles qui ne me valent pas des amendes salées. Je fais tout pour ne pas être mise aux poursuites», explique-t-elle. Son employeur ne lui laisse pourtant pas le choix de travailler davantage. Quant à Fathia, qui s'occupe toute seule de son enfant, elle ne peut s'en sortir avec son seul revenu: «A mi-temps, je touche 1800 francs brut. Avec les aides extérieures que je reçois, je dois composer avec 2300 francs. Je ne peux rien acheter pour moi, à peine quelques habits, et je n'ai même pas droit à des réductions dans le magasin de vêtements dans lequel je travaille.» Un cas loin d'être isolé, selon Jamshid Pouranpir, qui explique que l'aide sociale doit intervenir trop souvent pour compléter le salaire des vendeuses: «Cela signifie que certains patrons vivent indirectement à la charge de l'Etat parce qu'ils sous-paient leurs employés», conclut le syndicaliste.

Vendeuses plus productives
Pourtant, ces salaires de misère ne peuvent s'expliquer par d'éventuelles difficultés économiques dans le secteur, bien au contraire. Les grandes entreprises du commerce de détail ont vu leurs bénéfices atteindre de nouveaux records ces dernières années, indique Unia. Au premier semestre 2008, la croissance du chiffre d'affaires du commerce de détail atteignait 4,4% (2,7% en termes réels). La productivité des salariés a aussi progressé de 1,5% par année de 1995 à 2005, et atteint un niveau beaucoup plus élevé que la moyenne européenne. En Suisse, une vendeuse produisait une valeur ajoutée de 41 francs par heure en 2005, contre 26 pour sa collègue européenne (une vendeuse qualifiée gagne environ 20 francs à Genève, l'employeur empoche donc 21 francs).
Cette efficacité accrue ne se fait pourtant pas sans heurts pour les employés: «La pression a été mise sur les salariés ces dernières années. Et le temps partiel s'est généralisé afin d'accroître leur flexibilité. On peut plus facilement demander à une vendeuse à temps partiel de faire des heures supplémentaires qu'à une employée à plein temps, ou lui changer ses horaires en fonction des besoins», explique Jamshid Pouranpir. La modification des plannings à la dernière minute est un problème récurrent, comme en témoigne Fathia: «Parfois je dois m'organiser en catastrophe et appeler quelqu'un pour faire garder ma fille, et bien sûr je dois le payer.» Des horaires farfelus, incompatibles avec une vie sociale en dehors du travail, se multiplient: «Le jeudi on commence à 10 heures et on finit à 21 heures, avec deux heures de pause non payées coupées en trois tranches. Pas étonnant que l'on produise plus aujourd'hui, ils l'ont obtenu en fractionnant notre travail à leur convenance», témoigne Marisa. 

7% pour les patrons
De leur côté, les dirigeants d'entreprises se sont accordé de larges augmentations. En moyenne, les patrons du commerce de détail ont vu leurs revenus progresser de 7% en 2007. Alors que les rémunérations des dirigeants de Migros n'augmentaient «que» de 2,6% entre 2006 et 2007, ceux de Coop étaient gratifiés de 17%, et ceux de Vögele de plus de 25%. Les salaires des employés ont en revanche stagné: depuis 2002, la rémunération du personnel sans qualification n'a augmenté annuellement en termes réels que de 24,5 francs par mois. La paie du personnel qualifié n'a progressé que de 1 fr. 50, et celle du personnel qualifié avec plus de cinq ans d'expérience a même diminué de 4 fr. 80!
Les 250 francs demandés par les syndicats ne constituent donc qu'un rattrapage par rapport à la stagnation des années précédentes. Plus de la moitié de cette somme ne servira d'ailleurs qu'à compenser l'inflation (3,1%) pour tous les salaires supérieurs à 4050 francs. «Cette augmentation devrait aller de soi. Je ne devrais même pas être là à essayer de convaincre», soupire Lunita. Pourtant, pour persuader les patrons, une large campagne de mobilisation sera nécessaire: les militantes et les secrétaires syndicaux iront récolter des signatures à l'aide d'une carte postale conçue à cet effet. La pétition peut aussi être signée en ligne sur Internet (www-unia.ch). «C'est grâce à une prise de conscience globale que nous avons réussi à obtenir la Convention-cadre genevoise du commerce de détail en 2002, qui a été étendue. Celle-ci a permis de limiter les dégâts, mais n'a pas entraîné des hausses de salaires depuis», observe Jamshid Pouranpir. Des résultats sont attendus pour fin octobre.

Christophe Koessler 
 

 

Edition n° 40 du 1 octobre 2008

 
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