L'oeil de la rue
Entre caresses et coups de griffes, Téophile-Alexandre Steinlen laisse derrière lui une oeuvre éclectique et engagée. Portrait

Si le nom de Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923) est le plus souvent associé à ses célèbres dessins de chat, son animal fétiche, ce Suisse naturalisé français s'est également distingué par ses scènes de rue, ses caricatures politiques, ses nus ou encore ses portraits. Autodidacte maîtrisant de nombreuses techniques, l'homme s'exprima aussi bien par le dessin que la gravure, la caricature, l'illustration, l'affiche, la peinture ou encore la sculpture. Le Musée cantonal des beaux-arts à Lausanne lui rend hommage en exposant un large éventail de ses œuvres. A découvrir jusqu'au 25 janvier.

Qui n'a jamais vu la célèbre affiche du Chat Noir créée pour le cabaret du même nom ouvert en 1881 dans le quartier de Montmartre à Paris? Dessiné par Théophile-Alexandre Steinlen, cet animal emblématique a largement contribué à la popularité de son auteur. Et est devenu en quelque sorte sa marque de fabrique. Passionné par les félins, l'artiste n'a eu de cesse de les représenter, de manière figurative ou stylisée, leur vouant - à l'instar de nombre de ses contemporains - un véritable culte. Une fascination qui tient de la nature même du chat, ennemi de la servilité et de l'ordre; symbole de liberté, de sensualité et de mystère, icône mystique à l'indéniable poétique. Autant de traits propres à séduire Steinlen. Anarchiste pacifique, syndicaliste dans l'âme, cet observateur critique et sensible de son temps a mis son talent au service de son engagement, d'un humour corrosif et d'une fantaisie fertile.

Montmartre, creuset de l'artiste
Collaborant à un éventail de périodiques comme le Mirliton, le journal du chansonnier d'Aristide Bruant, ou encore le Gil Blas illustré, il s'attache à dépeindre le Montmartre de la Belle Epoque. «Un microcosme fourmillant d'artistes de milieux et d'esthétiques très divers qui nourrit et inspire la culture visuelle de Steinlen». Mais si l'homme excelle dans la mise en scène de cet univers de bohème en constante représentation, il se fait aussi le témoin attentif de la rue, des mouvements ouvriers, de l'oppression des petites gens... «Tout vient du peuple, tout sort du peuple et nous ne sommes que ses porte-voix... L'artiste véritable n'a à complaire à personne. Il doit (...) la vérité.»

Une œuvre engagée
Cette conviction de Steinlen trouve une large concrétisation dans son œuvre. Contribuant à plusieurs journaux à tendance anarcho-syndicaliste, l'illustrateur use de sa patte pour dénoncer les injustices sociales, l'exploitation des classes laborieuses, la violence hypocrite de l'Etat policier et militaire, les dérives de la religion, la misère sous toutes ses formes... Il s'intéresse au dur labeur dans les usines, les mines; représente les laissés-pour-compte de la société, les crève-la-faim, les gamins dépenaillés, les prostituées... Fustigeant «la corruption d'un idéal républicain issu de la Commune de 1870», le grand imagier signe alors ses dessins du pseudonyme de Petit Pierre, traduction de son patronyme germanique. Son travail possède la force du témoignage et d'une sensibilité empathique qui exclut toutefois toute complaisance. Spontanéité et gravité contribuent à l'expressivité de son trait.
Si la rue constitue une source intarissable à l'inspiration de Steinlen, les champs de bataille vont aussi influencer ses créations avec l'éclatement de la Première Guerre mondiale. Gravures, dessins, affiches et peintures en relatent directement ou indirectement des épisodes. Là encore, «l'artiste saisit l'humanité souffrante: les vieillards, les femmes et les enfants faisant la queue pour s'alimenter, la détresse des veuves, des orphelins, des familles dispersées mais aussi soldats blessés, épuisés, esseulés».

Griffures et caresses
Toujours prêt à manifester sa compassion avec les plus déshérités et à «épingler les ridicules de la société», Steinlen ne se ferme pas pour autant à un travail plus «personnel». Alternant entre «coups de griffes et caresses», il réalise un grand nombre de nus empreints de sensibilité, de douceur et de tendresse. Sensuels, ces modèles incarnent une fois de plus le talent de leur auteur excellant dans un nombre impressionnant de registres. L'homme signe ainsi encore une série d'historiettes drolatiques, des illustrations de livres, des natures mortes et de délicates sculptures où le chat tient, sans surprise, la vedette. Entre ses caricatures au vitriol, ses peintures riches en émotion, ses créations graphiques pleines de fantaisie, ses réclames «japonisantes» ou ses statuettes de greffiers, Steinlen apparaît comme un artiste accompli. Même si, à l'exception de ses affiches, de son iconographie montmartroise et de ses représentations de chats, son œuvre est restée par trop anonyme. Une issue qui n'aurait toutefois peut-être pas déplu à cet autodidacte plus enclin à dépeindre le quotidien des petites gens qu'à fréquenter les salons bourgeois.

Sonya Mermoud



Production balzacienne...

Issu d'une famille allemande bourgeoise de la ville de Vevey, Théophile-Alexandre Steinlen naît à Lausanne en novembre 1859. Après avoir fréquenté le gymnase classique dans la capitale vaudoise, il part apprendre le dessin d'ornement industriel à Mulhouse, chez son oncle. Animé d'un fort esprit d'indépendance, méprisant la bourgeoisie, il décide en 1881 de se rendre à Paris et s'installe dans le quartier de Montmartre, fourmillant d'artistes d'horizons les plus divers. «Bien qu'autodidacte, il hérite d'une riche tradition artistique (Delacroix, Daumier ou encore Manet) qu'il réinterprète dans des scènes de genre, dans le domaine de l'iconographie politique mais aussi à travers toute une série de nus, de natures mortes ou de portraits. La diffusion de ses œuvres à l'âge d'or de l'affiche et des grands périodiques illustrés en fait l'une des figures centrales de la culture visuelle européenne des années 1900».
Steinlen meurt en 1923, laissant derrière lui le témoignage illustré et prolixe - pas moins de quelque 4300 œuvres - d'une page d'Histoire, de la Belle Epoque à la Première Guerre mondiale. En dépit de cette production «balzacienne» et d'un talent indéniable, ce grand humaniste s'est retrouvé dans de fréquentes impasses financières. La rançon de la rue?

Source: Steinlen, l'œil de la rue, Philippe Kaenel / Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne.

 

Edition n° 1/2 du 14 janvier 2009

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page