Négociateur hors pair, il s'offre la liberté !
Retraité depuis peu, le syndicaliste Bernard Jeandet continue son engagement, au service de La Liberté, la galère des chômeurs

Du navire Unia à la galère La Liberté, il n'y a qu'un pas, que le capitaine Jeandet franchissait allègrement, dans un sens comme dans l'autre, depuis 2006. Mais il y a tout juste 3 mois, le syndicaliste a dû quitter le paquebot syndical, retraite oblige. A 62 ans, ce jeune retraité n'en a pas perdu ses convictions et son énergie qu'il met aujourd'hui au service de la galère, ce projet un peu fou, dit-il, né de l'imagination d'un ancien collègue de la FOBB, Jean-Pierre Hirt. «Je n'aurais pas pu être un retraité sans activité. Et cette activité, c'est la galère, un projet et un bateau magnifiques, construite par des chômeurs», explique Bernard Jeandet. L'ancien syndicaliste doit faire face à de nombreux défis pour que ce bateau, qui emmène les passagers sur le Léman au gré du temps et des demandes, reste à flot. Prospection de fonds pour son entretien, d'un port d'attache afin que La Liberté, aujourd'hui amarrée au large de Morges, soit mieux accessible, ou encore recherche de matelots bénévoles*.

Retraite en douceur...
Cette galère, il en est président depuis deux ans. «De 60 à 62 ans, je ne travaillais plus qu'à 50% pour Unia. Et je suis content d'avoir opté pour cette formule, car lorsque l'on a une activité très prenante, passer de 150% à 0% d'un coup, c'est un peu rude! Les collègues, les activités professionnelles, tout disparaît. Je comprends que certains fassent des dépressions. Et je conseille cette réduction progressive à ceux qui peuvent se le permettre.» Le syndicaliste Jeandet est bien conscient que beaucoup ne le peuvent pas, mais il n'a pas encore posé complètement les plaques: «Il faut trouver une solution, je suis sûr que c'est praticable, y compris dans le bâtiment, où on ne cesse de dire que les travailleurs sont usés, mais on les use jusqu'au bout à plein temps!» Bernard Jeandet en sait quelque chose. C'est à lui que les menuisiers, les peintres, les carreleurs et les autres travailleurs du second œuvre romand doivent l'introduction de la retraite anticipée à 62 ans, en juillet 2004. Bernard Jeandet est aussi le père de la Convention collective romande du second œuvre qui a vu le jour en 2000. Ces deux réalisations sont sa plus grande fierté de syndicaliste.

Syndicalisme chevillé au corps
Cet homme calme, posé et réfléchi - que l'on peine à imaginer sur une grosse cylindrée rutilante... - est un négociateur hors pair. Sa vie de syndicaliste, il la débute en 1979 à la FOBB. Technicien en génie civil, inspecteur du travail à la ville de Lausanne, le cœur ancré à gauche, c'est tout naturellement que le syndicat s'intéresse à lui. Il s'occupera d'abord, au bureau de Lausanne de la centrale FOBB, des «petits métiers» comme les ramoneurs ou les tailleurs de pierre et de leur multiples conventions collectives ou d'entreprises. «Peu à peu, on est allé vers un regroupement des différents métiers, des différentes conventions, afin de rendre plus facile l'extension des conventions souhaitées par les partenaires sociaux», explique l'ancien secrétaire romand. Cette tendance a atteint son apogée en 2000, avec la naissance de la première CCT romande du second œuvre.
Une convention due à la pugnacité du syndicaliste Jeandet, pour qui entrer en négociation doit avoir pour but d'aboutir. «Cela implique de trouver des compromis, ce qui ne veut pas dire des compromissions», note celui qui a toujours eu à cœur de respecter la démocratie, en soumettant chaque résultat aux travailleurs. Dans une branche où la mobilisation est difficile en raison de l'éparpillement des travailleurs, Bernard Jeandet estime qu'il doit ses succès à la qualité des membres avec qui il a œuvré: «J'ai toujours eu le soutien de bons comités, de gens qualifiés et remarquables.»  

La Romandie, une proximité à préserver
«Cette convention romande était aussi une réponse à la volonté d'uniformisation au niveau suisse, ajoute-t-il. C'était la possibilité pour un menuisier romand de dire pourquoi il ne voulait pas de la CCT alémanique. Car il y a une différence de culture, de langue, et si l'on élargit trop le territoire, on éloigne les gens du pouvoir de décision, ce n'est plus "leur" convention.»
Bernard Jeandet a aussi eu la chance de vivre deux fusions syndicales, lors de la création du Syndicat industrie et bâtiment (SIB) puis d'Unia, qu'il a défendue. «Unia était une étape obligée. Mais je reste nostalgique de nos petites structures, où l'on avait davantage de marges de manœuvre, où l'on faisait confiance à la créativité des gens. Je regrette aussi qu'Unia n'ait plus de secrétariat romand. Pour moi, il s'agit d'une faute politique, c'est un mauvais signal. C'est comme pour la CCT romande, la proximité avec le terrain, avec les pôles de décision, c'est important pour le syndicat.»
Après 29 ans au service des travailleurs, Bernard Jeandet est un retraité heureux. A la barre de La Liberté, en voyage ou au guidon de sa puissante moto. «Mais je serais encore plus heureux si les limitations de vitesse n'existaient pas!» Liberté, quand tu nous tiens!

Sylviane Herranz

* Pour contact: www.galere.ch

 

Edition n° 4 du 28 janvier 2009

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page