Se partager les employés pour amortir la crise
Le prêt de travailleurs entre entreprises romandes permettrait d'éviter des licenciements. Projet pilote lancé

Alors que des firmes sont durement touchées par la crise, d'autres continuent à prospérer et souffrent de la pénurie de main-d'œuvre qualifiée. Grâce à un projet pilote, lancé à l'échelle de la Suisse romande, les premières pourront momentanément mettre du personnel à disposition des secondes. Cela permettra de préserver des emplois et de conserver les travailleurs qualifiés, qui se font déjà rares dans l'industrie.

Solution originale pour contrer les effets de la crise: les employeurs en difficulté peuvent «prêter» momentanément leurs salariés à d'autres sociétés qui, elles, manquent de personnel qualifié. Une fois l'orage passé, ces patrons peuvent récupérer leurs travailleurs. Dans l'industrie romande, un projet pilote vient d'être lancé par les partenaires sociaux. Il a été présenté mardi 10 février dans les locaux de l'entreprise de construction ferroviaire Bombardier, à Villeneuve. «La mise à disposition de personnel permettrait non seulement d'éviter des licenciements mais aussi de conserver au sein de l'entreprise les employés qualifiés, dont l'industrie romande a grandement besoin», explique Yves Defferrard, responsable du secteur à Unia Vaud. Car la crise actuelle a commencé à frapper l'industrie suisse qui dépend fortement des exportations. Le ralentissement économique menace directement 2000 à 3000 emplois en Suisse romande et renforcera sans nul doute la pénurie structurelle de personnel qualifié dans le secteur. D'où l'intérêt des entreprises à participer à ce projet. «Lorsque la conjoncture économique reprendra, il faudra pouvoir compter à nouveau sur les compétences des employés. Le savoir est une des clefs de la réussite», continue le syndicaliste.

Partenariat solide
Lancé par Unia Vaud, le Groupement suisse de l'industrie mécanique (Gim-ch, la faîtière patronale) et le canton de Vaud, le projet fait l'objet d'un partenariat social particulièrement développé: «Nous avons tiré les leçons du ralentissement économique de 2000. Cette fois, nous nous sommes assis autour d'une table et avons réfléchi ensemble à des solutions», se réjouit Yves Defferrard. Le syndicaliste note avec satisfaction un changement d'attitude positif du côté des employeurs. Un constat confirmé lors de la conférence de presse: «Le savoir-faire du personnel est la principale richesse de nos entreprises», a déclaré Jean-Etienne Holzeisen, président du Gim-ch et patron d'une petite société de 15 personnes.

Idée déjà testée
L'idée du «prêt» d'employés a déjà été testée par quelques grandes sociétés, qui y ont largement trouvé leur compte. C'est le cas de Bobst et de Sapal, toutes deux actives dans le domaine de l'emballage, qui recourent à ce système depuis plus de huit ans (lire l'interview ci-dessous). Bombardier a aussi mené une expérience innovante en la matière: «Nous n'avions plus d'activité pour 20 chaudronniers qui forgeaient des pièces. Nous les avons confiés à Bobst pour les former comme électriciens ou monteurs, avec un coup de pouce de l'Office cantonal de l'emploi. Après quelques mois, ils sont revenus chez nous pour exercer leur nouvelle activité, puis ont pu reprendre leurs anciennes tâches quand nous avons eu de nouvelles commandes», explique Philippe Sonnard, président de la commission d'entreprise de Bombardier. Aujourd'hui, Bombardier sera sans doute amené à rendre la pareille à Bobst qui vient d'annoncer la mise au chômage partiel de 280 personnes dans la région lausannoise... Une trentaine d'employés de Bobst sont d'ores et déjà à l'œuvre dans d'autres entreprises.

Grand potentiel
Le contexte actuel est particulièrement favorable à l'implantation de ce projet: d'un côté, il y a des entreprises qui souffrent de la crise dans l'industrie mécanique et d'autres qui non seulement continuent à se porter comme un charme, mais pâtissent d'un manque cruel de personnel qualifié: «L'industrie technique romande est extrêmement diversifiée avec ses 3000 entreprises et ses 30000 employés. Elles ne sont pas toutes en difficulté et pas toutes en même temps», explique Frédéric Bonjour, secrétaire général du Gim-ch. Ce secteur est aussi structurellement tributaire de commandes irrégulières, ce qui l'expose clairement à des périodes de suractivité et d'autres de sous-activité. Quand certaines sont surchargées, et d'autres se tournent les pouces... la pertinence des échanges de personnel apparaît clairement.

Comment ça marche?
Concrètement, le projet fonctionne de la manière suivante: les entreprises «prêteuses» et les sociétés en recherche de personnel sont mises en relation à travers le secrétariat du Gim-ch qui enregistre les offres et les demandes. Une centrale téléphonique a été mise en place, atteignable au numéro 0900 000 120. L'appel coûte trois francs la minute, pour couvrir les frais de cette prestation.
Les employés, eux, restent salariés de leur entreprise. Ils continuent à bénéficier des mêmes conditions de travail qu'avant. L'entreprise, elle, facture les services de ses collaborateurs à la société hôte. Si le transfert éloigne le travailleur de plus de 10 kilomètres de son lieu habituel de travail, il recevra une indemnisation. Mais les employés devraient rester dans la même région. Dans tous les cas, les séjours dans une autre société ne devraient pas durer plus de quelques mois. Les travailleurs auraient tout à y gagner selon le syndicat, surtout en matière de formation et de savoir-faire acquis dans d'autres entreprises que la leur.
Le succès du projet dépendra de son appropriation par les entreprises. Le Gim-ch a envoyé un courrier à plus de 1000 sociétés de l'industrie technique romande pour qu'elles profitent de cette opportunité. «Au final, si nous ne sauvions que dix emplois de cette manière, ce sera tout cela de gagné. Nous ne pouvons négliger aucune piste pour amortir la crise», estime Yves Defferrard. Un bilan détaillé sera établi à la fin de l'année.

Christophe Koessler



Un précédent positif

Mike Nista, président de la commission d'entreprise de Sapal et président de la Région Vaud d'Unia s'exprime sur ces prêts de travailleurs.

D'où vient l'idée d'échanger des employés entre entreprises pour une courte période?
Elle n'est pas née d'hier. La paternité peut en être attribuée aux commissions d'entreprises de grandes firmes comme Bobst et Sapal, qui se réunissent pendant l'année en collaboration avec Unia. Au début des années 2000, nous avions constaté que des entreprises étaient en difficulté et que d'autres au contraire manquaient de personnel qualifié. Alors nous avions pensé à ces échanges. Grâce aux bonnes relations que nous avions avec nos directions respectives, cela a marché. Par exemple, à la fin de l'année dernière, nous étions surchargés chez Sapal. Nous avions une grosse commande d'armoires électriques. Nous avons fait appel à plusieurs électriciens de Bobst, eux-mêmes en manque de travail, qui sont venus accomplir les tâches nécessaires. Cela nous a évité de devoir sous-traiter la commande et Bobst n'a mis personne au chômage. Tout le monde en est sorti gagnant. Aujourd'hui, nous voulons généraliser ce type de pratique dans l'industrie romande, en le rendant accessible à tous sur un simple appel.

Pensez-vous vraiment que cette mesure peut avoir un impact important?
Tout à fait. Bon nombre de sociétés ont un flux de commandes auxquelles elles ne parviennent pas à répondre, alors que d'autres subissent la crise. Il y a là une opportunité énorme pour éviter le chômage technique, la réduction des heures de travail et les licenciements.

N'y a-t-il pas un risque pour les entreprises de voir leur personnel les quitter définitivement pour être engagé par celles qui les accueillent temporairement?
Il peut y avoir un risque dans le cas d'une PME qui prête un employé à une plus grande entreprise qui garantit de meilleures conditions de travail. Mais certaines PME n'ont pas le choix: soit elles licencient, soit elles peuvent momentanément mettre à disposition leurs collaborateurs à d'autres entreprises en attendant que l'orage passe. Or, si elles licencient, elles les perdent définitivement...

Les entreprises n'auront-elles pas des réticences à prêter leur personnel à des concurrents, notamment pour des raisons de secrets de fabrication et de savoir-faire?
Dans l'industrie d'exportation, les entreprises qui sont en concurrence directe sont peu nombreuses. Bobst et Sapal sont actives dans le domaine de l'emballage, mais n'ont pas les mêmes clients, elles exploitent des segments du marché différents. De même pour Bombardier et Matisa, spécialisés dans le domaine ferroviaire... Les entreprises ont au contraire tout intérêt à partager leurs savoirs!

Propos recueillis par Christophe Koessler



 

Edition n° 7/8 du 18 février 2009

 
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