Incursion dans des prisons de plastique...
Le photographe Christophe Chammartin a illustré les terribles conditions de travail et d'existence de migrants à Almeiria

Plusieurs séjours dans la région andalouse d'Almeria, au sud de l'Espagne, ont permis au photographe professionnel Christophe Chammartin de ramener une série d'images poignantes témoignant de la vie de migrants employés dans l'agriculture intensive. Un reportage primé à la 34e Bourse du Talent, qui lève un pan de voile sur ces «forçats du légume» s'échinant dans les serres. Voyage au cœur d'un microcosme multiculturel, des «prisons de plastique» aux baraquements de fortune, à travers un quotidien de misère, de marginalité et d'espoir.

Eté 2005, Almeria, sud de l'Espagne. Christophe Chammartin effectue un voyage touristique avec sa famille quand il découvre, au gré de ses pérégrinations, une étrange «mer de plastique». Une étendue laiteuse de 32'000 hectares consacrée à la culture sous serres et où travaillent quelque 100'000 migrants. De quoi attirer l'attention du photographe qui a fait de l'agriculture et des questions migratoires ses sujets de prédilection. L'homme se promet de revenir. Il veut pénétrer cette réalité de l'intérieur, la comprendre, partager le vécu de ces hommes arrachés à leur terre par l'espoir d'une vie meilleure. En tant qu'européen, il se sent concerné par leur destinée non loin de nos frontières. D'autant plus que les trois millions de tonnes de fruits et légumes produits dans cette zone «grande comme le canton de Genève» finissent en grande partie sur les étals du vieux continent. Plusieurs séjours en 2006 et 2007 vont confronter Christophe Chammartin à un microcosme impitoyable, regroupant essentiellement des sans-papiers originaires du Maroc mais aussi de l'Afrique subsaharienne, d'Amérique latine et des pays de l'Est.

Corvéables à merci
«Les conditions de travail et de vie des migrants sont très dures», déclare le photographe. «Chaque matin, ils attendent à un coin de route, dans l'espoir de faire partie des recrutés. Ceux qui sont pris touchent des salaires dérisoires. La convention de la branche - au demeurant une des plus basses d'Espagne - prévoit un tarif horaire de 6 euros, mais rares sont les employeurs qui la respectent.» Payés le plus souvent une trentaine d'euros par jour même avec les heures supplémentaires, les travailleurs s'échinent de surcroît sous des températures pouvant atteindre 50 degrés et plus. Leur présence dans les serres est relativement récente. Il y a à peine trente ans, Almeria n'était encore qu'une région pauvre et désertique. Elle a été apprivoisée à coup de pompages des nappes phréatiques et d'un recours démesuré aux engrais et pesticides pour devenir, aujourd'hui, un des piliers de l'économie espagnole. Et l'exemple d'une cassure écologique...

Aucune vie sociale
Le photographe souligne aussi les dangers des pesticides sur la santé de la main-d'œuvre. «Des produits interdits chez nous et à l'origine de problèmes respiratoires. Les maux de dos sont également fréquents en raison des lourdes charges que transportent les migrants.» Autant d'éléments qui ne les incitent pas pour autant à se syndiquer. Et pour cause. «Le syndicat des ouvriers des champs ne compte qu'un millier d'affiliés. La raison tient au coût de la cotisation mais surtout à la peur des travailleurs d'être virés; des travailleurs en surnombre - la moitié d'entre eux est sans emploi - et le plus souvent sans statut légal.» Un facteur qui influe aussi négativement sur leurs conditions d'existence. «Les immigrés peuvent difficilement louer des logements. Ils vivent généralement hors des villes, dans des cabanes, des garages, des maisons à l'abandon, des abris de plastique. Loin de leur terre, coupés de leur famille, privés de vie sociale, ils mènent une existence très dure.» Un quotidien où sourde une violence sous-jacente et une solitude à laquelle n'est pas non plus étrangère la population locale. «Très conservatrice, la société andalouse peut se montrer raciste. Certains bars refusent leur accès aux migrants ou ne les servent pas», note encore le photographe qui a été aidé dans sa démarche par un syndicaliste marocain et un ancien secrétaire du SIB, Gérard Forster, largement engagé dans la défense de cette population et depuis décédé (le photographe lui a d'ailleurs dédié son travail).

Un seuil de misère et d'espoir
De ces incursions dans ce huis clos, Christophe Chammartin a ramené une série d'images composant un ensemble unifié. «C'est la notion d'enfermement que j'ai le plus violemment ressentie et qui a servi de fil rouge à mon travail.» En découlent des photographies poignantes réunies sous le titre «prisons de plastique» qui témoignent de l'oppression et du manque de perspectives d'une population en transit. Menacée d'expulsion ou sur le point de tenter sa chance ailleurs en Europe. «Almeria n'est souvent qu'une porte d'entrée.» Un seuil de misère et d'espoir retranscrit avec force, densité et pudeur par la narration imagée du photographe qui a privilégié les formats carrés, aux cadrages serrés, relayant cette sensation d'horizon bouché. Et d'une impression de nulle part, accentuée par un environnement aride, anarchique, déshumanisé. Un «faux Eldorado» qu'incarnent aussi bien le velouté des couleurs que la rudesse de l'atmosphère qui s'en dégage.
Ce reportage débouchera - si les fonds nécessaires sont réunis - sur deux opérations de sensibilisation à la problématique : la création d'un dossier pédagogique et le montage d'une serre sur les marchés romands, Christophe Chammartin n'étant pas seulement un talentueux photographe mais aussi un homme engagé. «Ma démarche journalistique est une forme de militantisme. Mais je l'estime plus aboutie si elle peut trouver des prolongements.» Cette suite fera peut-être également état des changements actuels dans la main-d'œuvre désormais, crise oblige, aussi composée de «forçats du légume» espagnols.

Sonya Mermoud

L'exposition «Prisons de plastique» est visible jusqu'au 8 mars à la galerie Focale, place du Château 4, Nyon, de 14 à 18 heures.
Plus d'informations sur le travail de Christophe Chammartin: www.oeil-sud.ch

 

Edition n° 9 du 4 mars 2009

 
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