Agir contre la crise, oui, mais pas sur le dos des salariés
Il faut des solutions fortes et équitables. Des centaines de salariés de l'industrie l'ont rappelé lundi à Berne

La lutte contre la crise passe par un vaste plan de soutien à l'emploi, à la formation, à l'innovation industrielle - particulièrement dans les technologies «vertes» - ainsi que par le renforcement de la politique sociale. Des centaines de salariés de l'industrie et leurs représentants l'ont répété haut et fort lundi à Berne, en marge de la session parlementaire consacrée à la crise. Les travailleurs refusent de payer la facture d'une crise dont ils sont les victimes. Il faut aller chercher l'argent là où les spéculateurs le cachent.

Comme ailleurs, le produit intérieur brut de la Suisse ne cesse de reculer et le chômage de s'amplifier. Tous les indicateurs sont au rouge. La crise, dont certains se sont ingéniés longtemps à nier l'existence, est bel et bien là et ses dégâts pourraient devenir catastrophiques si l'on continuait à se contenter de poser des emplâtres sur une jambe de bois. Ce qu'il faut, ce ne sont pas des programmes d'austérité à la sauce du conseiller fédéral Rudolf Merz et encore moins les nouveaux cadeaux fiscaux qui se préparent dans le sillage de la révision de la TVA. «On prépare le terrain pour des programmes qui coûteront de nombreux emplois et, comme ce fut le cas dans les années 1990, ce sont les salariés qui devront en payer les intérêts», commente Daniel Lampart, économiste en chef de l'Union syndicale suisse. Ce dont nous avons besoin, c'est au contraire d'un véritable plan de relance et d'un renforcement du paquet social plutôt que son démantèlement.

Résolution
Réunis lundi à Berne pour une journée de protestation intitulée «Agir contre la crise», plus de 600 salariés et délégués d'Unia, issus de plus de 50 grandes entreprises du secteur industriel de toute la Suisse, ont fait entendre leur voix devant le Palais fédéral, dans le contexte de la session spéciale du Parlement consacrée aux mesures contre la crise. Les syndicalistes ont remis au Conseil fédéral une résolution et un catalogue de mesures anticrise dont les axes principaux sont abordés dans l'interview ci-dessous du responsable du secteur de l'industrie au comité directeur d'Unia, Corrado Pardini, l'un des principaux instigateurs de la manifestation. Nous y reviendrons par ailleurs dans notre prochaine édition.

Pierre Noverraz




«Faire entendre la voix du travail»
 
Responsable du secteur de l'industrie à Unia, Corrado Pardini présente les raisons de la mobilisation des travailleurs et leurs revendications


Corrado Pardini, pourquoi cette protestation devant le Palais fédéral?
Nous avons voulu faire entendre aux élus les voix qui s'élèvent dans les entreprises, la voix du travail. Les travailleurs en ont assez de faire les frais de la crise. Ils ne veulent pas être les seuls à payer la facture d'une situation qu'ils n'ont pas provoquée et dont ils sont les principales victimes. Ce n'est pas à eux de payer la facture que leur ont laissée les spéculateurs. Le pouvoir politique ne doit pas seulement trouver des solutions pour renflouer l'UBS mais aussi et surtout des solutions ambitieuses pour soutenir les entreprises, les emplois et contrer les licenciements. Cette mobilisation à Berne est aussi l'expression de notre volonté de faire un front uni des entreprises de l'industrie et de ses différents secteurs.

Comment peut-on véritablement contrer les effets de la crise dans l'industrie?
De plusieurs manières. D'abord, le chômage partiel doit être accompagné par des mesures de formation professionnelle obligatoires. C'est un atout supplémentaire pour la qualification et le perfectionnement. C'est aussi une nécessité impérieuse pour les gens non qualifiés ou peu qualifiés. Autrement, ils seront les premiers à se retrouver exclus. On ne doit laisser personne au bord du chemin. Nous demandons en priorité des mesures politiques fortes pour favoriser de nouvelles orientations dans l'économie de ce pays. Je pense en premier lieu aux technologies de pointe liées aux énergies renouvelables et aux produits écologiques. La Suisse a de grands atouts dans ce domaine. Elle peut se donner les moyens d'y jouer les premiers rôles. Quant aux apprentis, si le pouvoir n'agit pas rapidement, ils seront nombreux cette année à ne pas trouver de place à la fin de leur apprentissage. Nous demandons qu'il y ait des incitations financières accordées aux employeurs, pour leur permettre de les garder dans l'entreprise un ou deux ans, histoire d'y acquérir de l'expérience.

Le 2e pilier et les grandes banques sont également dans votre ligne de mire.
Pour le 2e pilier, dans l'industrie comme ailleurs, nous demandons un moratoire de trois ans sur les mesures d'assainissement des caisses de pension. Le pouvoir politique doit trouver pendant ce temps des solutions pour boucher les trous des fonds de pension. Ce n'est pas aux travailleurs de payer la note. On a trouvé 68 milliards pour les banquiers, on peut aussi trouver de l'argent pour la prévoyance professionnelle.
S'agissant des banques, leur rôle doit être clairement redéfini, avec un contrôle serré du pouvoir politique. Il s'agit d'abord d'assurer que les entreprises ne soient pas étranglées par manque de crédits. Deuxième chose, les deux grandes banques, UBS et Crédit Suisse, pèsent beaucoup trop lourdement sur l'économie suisse. A elles seules, elles ont un bilan de 5000 milliards de francs, autrement dit presque 10 fois plus que celui du PIB de la Suisse. Les risques sont énormes, comme on est d'ailleurs en train de le vérifier ces jours. Il faut donc redimensionner ces banques, fractionner leurs activités et réduire considérablement leur pouvoir.

Propos recueillis par PN

 


Remboursez ce que vous avez amassé!

L'argent issu de la spéculation et de la prédation économique ne s'est pas évaporé. Pourquoi ne pas aller le chercher pour financer les plans de sauvetage et de relance? Impossible? Le président américain Franklin Roosevelt l'avait fait avec son «big deal» en 1932

Soixante-huit milliards d'argent public pour voler au secours de l'UBS. Et c'est au final le petit et moyen contribuable qui payera l'essentiel de l'addition alors que se sont multipliés ces dernières années les cadeaux fiscaux accordés aux plus riches. Ceux qui portent la responsabilité de la crise sont les moins touchés alors que ceux qui en sont les victimes sont priés de passer à la caisse. Fatalité? La droite ultralibérale brandit sa sempiternelle menace: «Ponctionner les riches, c'est appauvrir l'économie et inciter à délocaliser le capital.» Voire. Au Royaume-Uni, sanctuaire du néolibéralisme anglo-saxon, le Gouvernement a financé la baisse de 2,5% de la TVA (en faveur du pouvoir d'achat) par la hausse de 10% de l'impôt sur le revenu des plus fortunés.

Le «big deal» de 1932
Plus édifiant encore: en 1932, au pic de la crise déclenchée en 1929, le nouveau président américain, le démocrate Franklin Delano Roosevelt a fait passer en trois mois 15 lois qui ont sorti le pays d'une situation dramatique avec son lot de miséreux jetés sur le pavé, ses 25 millions de chômeurs réduits à la mendicité et ses émeutiers de la faim en révolte. Roosevelt lance son fameux «big deal», un gigantesque plan de relance portant essentiellement sur des travaux d'infrastructure: routes, barrages, ponts, bâtiments publics ainsi que sur un puissant programme d'aide aux pauvres, aux chômeurs, assorti de reclassement et de programmes de formation. En parallèle, ses lois garantissent la réduction du temps de travail, elles abolissent les contrats de travail interdisant l'adhésion à un syndicat, elles créent un système de retraite et d'assurance chômage.

Faire payer les nantis!
Tout cela coûte cher, très cher. Et on sait que l'aggravation de la dette publique finit tôt ou tard par raviver la crise. Mais Roosevelt a une solution: il va faire payer la facture aux plus nantis. Le taux d'imposition sur les revenus les plus hauts passera de 21% à 79% en cinq ans! Affolée, la droite républicaine accuse alors le président de communisme, elle parle de dictature, d'atteinte à la liberté individuelle. Elle menace de sortir des capitaux du pays, de fermer et de délocaliser les entreprises. Pour les tenants de la haute finance et du grand patronat, Roosevelt est un rêveur, un idéaliste dangereux qui va conduire le pays à la faillite totale. Son assurance chômage est à leurs yeux une folie, un gaspillage. Faire payer ceux qui se sont enrichis en vampirisant l'économie, jusqu'à la mettre à genoux, c'est pourtant la formule qui a permis à l'Amérique des années trente de s'arracher au marasme et de rebondir.

Piquant...
L'histoire ne se répète jamais à l'identique. Mais il est piquant de constater à quel point les arguments employés par la finance et la droite patronale dure américaines à l'époque ressemblent à ceux que nous entendons aujourd'hui sous nos latitudes.

PN


 

Edition n° 10 du 11 mars 2009

 
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