Ouverts jusqu'à 20h ?
La droite genevoise a déposé un projet de loi prévoyant une forte extension des horaires des commerces

Les patrons tentent le coup de force. Par l'entremise de leurs relais politiques au Parlement, ils prévoient des nocturnes tous les jours de la semaine jusqu'à 20 heures et l'ouverture quatre dimanches par année. Unia envisage déjà le lancement d'un référendum et craint pour l'avenir de la CCT genevoise.

«Nous sommes face à un choix de société. Sommes-nous prêts à ce que des mères ne retrouvent leurs enfants qu'à 21h? Et qui les gardera?» Jamshid Pouranpir, secrétaire syndical à Unia Genève, résume ainsi le désarroi des vendeuses face au projet de loi de la droite déposé le 23 mars qui vise à élargir les heures d'ouverture des commerces genevois. Les partis bourgeois demandent en chœur l'ouverture des magasins la semaine jusqu'à 20 heures, le samedi jusqu'à 19 heures, et quatre dimanches par année. Cette initiative est qualifiée de «déclaration de guerre» par Unia Genève, qui envisage déjà de lancer un référendum si cette loi était adoptée par le Parlement. Une éventualité sérieuse quand on sait que la droite y détient deux tiers des voix.

Personnel oublié
Ce projet de loi est une suite directe à la tentative manquée des grandes enseignes genevoises d'imposer une extension des horaires dans le cadre de la commission consultative tripartite du commerce de détail à la fin de l'année passée. En janvier, les employeurs ont même décidé de se retirer de cette commission, mettant ainsi fin au dialogue entamé sur ce point. Les grands détaillants tentent donc aujourd'hui un passage en force. Quitte à remettre en cause des points essentiels de la convention-cadre du commerce de détail, comme l'article stipulant qu'un employé ne peut être amené à travailler plus d'un soir par semaine au-delà de 19h. «Généraliser les nocturnes contraindra forcément le personnel à rester plus tard plusieurs soirs par semaine», indiquent Unia et le Syndicat interprofessionnel de travailleurs (Sit) dans un communiqué.

Promesses de pacotille
Le danger est d'autant plus grand que les syndicats ne peuvent plus guère croire en la bonne foi des patrons. En 2002, les employeurs genevois avaient fait campagne pour obtenir la nocturne actuelle du jeudi soir jusqu'à 21h - inscrite depuis dans la loi - en assurant que le personnel  n'aurait pas à prolonger leur travail le soir, car il serait effectué par des étudiants. Ils n'ont pas tenu parole. Les vendeuses n'ont eu d'autre choix que de s'adapter à ce nouvel horaire, soulignent les représentants des travailleurs. Depuis lors, la nocturne du jeudi jusqu'à 21 heures a montré son inutilité. Seules cinq grandes surfaces Migros profitent par exemple de la possibilité d'ouvrir jusqu'à cette heure tardive, sur les 43 magasins de l'enseigne dans le canton.

50000 personnes affectées
Les syndicats estiment que les horaires actuels suffisent à satisfaire les besoins des consommateurs. «Les magasins peuvent théoriquement déjà être ouverts de 6h à 19h, du lundi au mercredi, jusqu'à 21h le jeudi et jusqu'à 19h30 le vendredi. En plus, des dépanneurs exercent dans tout le canton en dehors de ces horaires. En revanche, une bonne partie du personnel devrait renoncer à une partie importante de sa vie sociale si les horaires étaient encore étendus: «La généralisation des nocturnes à 20h imposera à toutes les vendeuses de terminer entre 20 et 20h45, le temps de faire partir leurs derniers clients et de boucler la caisse. Or, les activités sociales et familiales ont souvent lieu le soir entre 19h et 21h. Ainsi, au-delà des 20000 travailleurs du secteur, cette extension des horaires, en touchant la vie familiale, péjorera donc les conditions de vie de plus de 50000 personnes.»

CCT en danger
Au-delà de la question des horaires, ce projet pose le doigt sur une réalité douloureuse: l'effritement progressif de la CCT-cadre genevoise de la vente, que les patrons ne montrent guère d'empressement à faire respecter: «Depuis neuf mois, l'application de la CCT laisse franchement à désirer», rappelle Jamshid Pouranpir. La commission d'évaluation des politiques publiques l'avait d'ailleurs souligné l'année passée. Jamshid Pouranpir craint même que les patrons mettent en danger la convention collective dans le but d'élargir les horaires: «Si la loi passe, le peuple ne sera pas amené à se prononcer avant 2010. Or, cette date correspond à l'échéance de la convention collective. Les gros employeurs vont nous dire: pas de nocturnes, pas de CCT! Les syndicats ne marcheront pas dans cette combine», prévient-il.

Christophe Koessler

 

Edition n° 13 du 1 avril 2009

 
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