Salvador, victoire du peuple
Avec 51,3% des voix, Mauricio Funes, le candidat historique à la présidence de la gauche, a remporté une victoire retentissante

Le groupe des pays d'Amérique latine gouverné à gauche s'élargit! La victoire historique du peuple du Salvador, qui élit à sa tête un président de gauche, présenté par le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN), donne à Mauricio Funes une lourde responsabilité: sortir le pays de l'ornière dans laquelle il se trouve, après des décennies de politiques autoritaires et ultralibérales, mais surtout nourrir l'espoir de justice sociale qui embrase l'ensemble des Etats dans ce coin du monde.

Les élections législatives, le 18 janvier dernier, pour les 84 députés de l'Assemblée nationale ont donné 35 sièges au Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN), qui est ainsi devenu le premier parti du pays - mais sans toutefois obtenir la majorité -  devant le parti d'extrême droite Arena (32 sièges), au pouvoir depuis 1994.
Au niveau municipal, le même jour, le FMLN a remporté avec ses alliés de centre gauche 86 mairies, une forte progression au détriment de la droite, qui en a perdu 33. Le FMLN, qui gouverne les plus grandes municipalités du pays, voit toutefois son succès terni par la perte de la capitale, gagnée par Arena.
Ces résultats serrés ont donné une grande importance à l'élection présidentielle du 15 mars car elle était enfin à la portée du FMLN! Importance stratégique aussi pour l'Amérique latine, avec la possibilité pour un pays de plus de se soustraire aux ravages des politiques néolibérales. Cela n'a pas échappé à la droite, nationale et internationale, qui a matraqué la vieille peur du communisme incarnée par le slogan «Barrer la route aux rouges» et avec l'intervention de politiciens républicains des Etats-Unis, qui ont appelé la population salvadorienne à voter Arena. George Bush est même allé jusqu'à menacer d'empêcher le transit des dollars entre les Etats-Unis et le Salvador, en cas de victoire de la gauche!
Fort de 51,3% des voix, c'est pourtant Mauricio Funes, le candidat du FMLN, qui a remporté une victoire retentissante. Succès d'autant plus remarquable qu'il succède à des décennies de gouvernance arbitraire, de fraudes électorales et de maintien du pouvoir par la force.

Massacres et exécutions
Agustin Farabundo Marti, leader communiste, a été fusillé contre le mur du cimetière de San Salvador le 1er février 1932. Au Salvador, c'était le temps des procès militaires sommaires avant les exécutions, et des massacres de ceux qui demandaient à manger. Au début 1932, le soulèvement populaire contre les conséquences de la crise, après le coup d'Etat militaire de 1931, a donné lieu à une terrible répression. Des milliers de miséreux, de paysans, d'indigènes, qui ne réclamaient rien d'autre que la justice sociale, ont été tués. Entre 15000 et 30000 selon les estimations de l'époque.
Le 90% de la richesse du pays était alors détenu par 0,5% de la population, une quarantaine de familles richissimes qui s'appuyaient sur l'armée pour assurer leur mainmise sur le pays. Cette période marque le début d'une longue suite de fraudes électorales, d'élections annulées et de tricheries, à l'appui de régimes autoritaires, soutenus par les Etats-Unis.
En 1972, une nouvelle fraude électorale donne le pouvoir au candidat conservateur et militaire, ce qui déclenche une vague de violence.
Le 24 mars 1980, Monseigneur Oscar Romero, le théologien de la libération, est assassiné à San Salvador, dans son église, en pleine messe par, selon la rumeur, les hommes de main du major Roberto D'Aubuisson, fondateur du parti Arena. Les assassins n'ont jamais été inquiétés. Ce crime a accéléré le déclenchement de la guerre civile.

Coupables amnistiés
La misère, les fraudes électorales à répétition, les injustices sociales, l'impossibilité de faire changer le cours de l'histoire par les voies démocratiques, ont amené, le 10 octobre 1980, à la fondation du FMLN. La guerre civile commence le 10 janvier 1981. Elle fera près de 80000 morts, 2 milliards de dollars de destructions diverses, et coûtera 4 milliards de dollars aux USA, toujours fidèle soutien militaire et financier des gouvernements de droite.
Lorsqu'il est apparu clairement que la guérilla du FMLN ne pourrait être vaincue par les armes, G. Bush père a autorisé la tenue de négociations de paix, sous l'égide de l'Onu, et l'accord mettant fin à la guerre a été signé le 10 janvier 1992.
Une des clauses des accords de paix prévoyait la mise sur pied d'une «Commission d'enquête sur la vérité et pour la réconciliation nationale». Nommée par l'Onu, elle eut à traiter plus de 22000 plaintes (homicides extrajudiciaires, assassinats, tortures, disparitions forcées). Selon ses conclusions, 90% des actes de violence établis ont été commis par les forces gouvernementales de sécurité, les escadrons de la mort - dont la création est attribuée au même major D'Aubuisson - ou à l'armée (par exemple, le massacre d'El Mozote, où une unité entraînée par des officiers américains a tué 900 femmes et enfants en 1981). Contre les recommandations de l'Onu, le président du Salvador a accordé l'amnistie aux coupables.
Si cet état de fait n'a pas provoqué la reprise de la guerre, l'impunité n'est pas étrangère à l'explosion de violence urbaine qui ensanglante le pays depuis. L'insécurité est utilisée par les gouvernements de droite pour justifier un régime autoritaire.

Les observateurs Unia au Salvador: J. Robert, A. Frutschi, F. X. Migy


Sous l'œil d'observateurs

Les accords de paix de 1992 ont permis la mise sur pied de processus démocratiques aptes à assurer l'égalité des chances aux partis politiques lors des élections. Parmi ces processus figurent les missions d'observation de l'Union européenne, de l'Organisation des Etats d'Amérique, et d'observateurs nationaux et internationaux invités par les partis politiques. Plusieurs Suisses, dont des membres d'Unia, ont, dans ce cadre, observé les élections des 18 janvier et 15 mars.
Pour les Salvadoriens, la présence d'observateurs internationaux rassure, parce qu'elle est de nature à réduire les risques de fraude. L'enjeu est important: les deux principaux partis en lice, qui représentent plus de 80% des voix, sont les anciens ennemis de la guerre civile: Arena et le FMLN, transformés en partis politiques pour les élections de 1994.
A gauche, la méfiance règne! Et il y a de quoi. Tout d'abord, parce que les Etats-Unis sont encore très présents dans le pays, et ils sont soupçonnés de n'être pas prêts à accepter un résultat défavorable à leurs alliés d'Arena. Ensuite, les observateurs soulignent que le Tribunal suprême électoral est composé de 3 membres de la majorité de droite et de deux membres de l'opposition. Enfin, la méfiance s'explique aussi par la différence énorme des moyens financiers à disposition des partis (aucun contrôle, aucune limite ne leur sont imposées). Or, selon une étude en 2008 du Fonds national pour le développement, Arena a dépensé à lui seul 85% des sommes engagées dans la campagne électorale, contre seulement 13% pour le FMLN.
De nombreuses autres réalités locales justifient les missions d'observation: l'achat de votes, la difficulté à faire respecter le secret du scrutin, la participation au vote de citoyens des états voisins, la présence de personnes décédées dans la liste des électeurs, le désordre (même sympathique) qui règne dans les locaux électoraux, les cartes fausses d'électeurs, etc.
Au final, la relative rareté des pratiques douteuses constatées cette année permet aux observateurs de s'attribuer, modestement, une part de la victoire, qui est aussi, enfin, celle de la démocratie...

Les observateurs Unia au Salvador: J. Robert, A. Frutschi, F. X. Migy



Le Salvador en chiffres

Pays d'Amérique centrale
Superficie: 21040 km2 (Suisse: 41285 km2)
Population: 7066403 habitants (Suisse: 7581520)
Densité: 330 hab. au km2 (Suisse: 181 hab. au km2)
Monnaie: dollars US
Capitale: San Salvador, 1500000 habitants

L'économie salvadorienne
PIB: 22 milliards de dollars (Suisse: 500 mia)
PIB par habitant: 4231 dollars (Suisse: 65000 USD)
La création de zones franches permet au Salvador d'exporter des produits non traditionnels (chaussures, textiles, produits pharmaceutiques).
La source principale de revenus vient de l'exportation du café.
L'agriculture salvadorienne produit aussi du coton, de la canne à sucre, du riz, du maïs et des haricots.
La principale source de devise vient des Salvadoriens émigrés aux Etats-Unis (90% des 2,5 millions d'émigrés), qui apportent 17% du PIB.
47,5% de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, 19% dans l'extrême pauvreté.
0,3% de la population accapare toujours 44% du revenu national.
Le taux d'homicide est le plus élevé du continent américain.

 

Edition n° 13 du 1 avril 2009

 
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