L'histoire, la vraie, n'a pas commencé...
A l'occasion de la sortie de son nouveau livre, Amin Maalouf a partagé avec un public lausannois ses espoirs et inquiétudes

Le monde présente de nombreux signes de dérèglements intellectuel, économique, financier, climatique, etc. Comment en est-on arrivé là? Comment peut-on s'en sortir? L'humanité aurait-elle atteint «son seuil d'incompétence morale?» Voilà quelques-unes des interrogations partagées le 4 mai dernier par l'écrivain Amin Maalouf avec un public lausannois. Invité des «Grands Débats» organisés par 24 Heures, la librairie Payot et le théâtre de Vidy, l'essayiste et romancier libanais a présenté les grandes lignes de son nouvel essai, Le dérèglement du monde, et livré des pistes de réflexion, répondant aux questions de Jacques Poget, chroniqueur à 24 Heures, en présence de quelque 400 auditeurs.

Par le bas...
«Mon moteur est l'inquiétude. J'observe le monde fasciné et inquiet. Avec le sentiment qu'aujourd'hui quelque chose ne tourne pas rond», confie Amin Maalouf, interrogé sur la démarche motivant son dernier livre. Et d'expliquer que des «conclusions erronées» ont été tirées à la chute du mur de Berlin et à la fin de la guerre froide. «Avant, il y avait une sorte d'équilibre de la terreur avec les deux blocs en présence. Si la situation n'était pas idéale, l'effritement d'une superpuissance n'a toutefois pas rendu service à l'autre, qui a perdu ses repères...», explique en substance l'orateur. Pour celui-ci, au lieu d'avoir un système capitaliste qui évolue sous l'aiguillon de la concurrence du communisme, la fin du conflit Est-Ouest s'est traduite par la perte de garde-fous, le recul du social, une montée du conservatisme et une suprématie du marché érigés en solution universelle. Les clivages idéologiques l'ont cédé à ceux identitaires. Si Amin Maalouf n'est bien entendu pas nostalgique du climat intellectuel antérieur, il estime que le monde en est sorti «par le bas». Le capitalisme vainqueur a certes permis un développement accéléré du Sud sans qu'il ne sache toutefois comment le gérer.

Le monde, nation plurielle
Aujourd'hui, la crise économique n'est qu'un élément du dérèglement du monde. «Il y aussi une crise morale, de conscience, de l'échelle des valeurs, sans oublier du climat. Peut-être le péril le plus grave... Une problématique liée à des phénomènes humains et une longue pratique de l'irresponsabilité» déplore Amin Maalouf, tirant la sonnette d'alarme pour qu'intervienne un changement de notre mode de consommation.«Nous devons repenser celui-ci et trouver d'autres sources de satisfaction, non matérielles, tout en élevant le niveau de solidarité... Le monde doit être géré comme une vaste nation plurielle sinon nous courons au désastre.» L'écrivain préconise par exemple de promouvoir études et apprentissages, qui ne portent pas préjudice à la planète. Avec toutes les années de vie supplémentaires résultant des progrès de la médecine, on pourrait ainsi se passionner pour de nouvelles sciences, langues... accorder une place plus importante à l'épanouissement intellectuel et spirituel. Amin Maalouf croit ainsi à la nécessité et la valeur de connaître les autres en profondeur, de se familiariser avec leur culture. Dans un monde qui forme une vaste mosaïque de communautés et où la question identitaire divise. Afin de parvenir à vivre ensemble, en harmonie. «Il nous faut conjurer la régression qui s'annonce. C'est la tâche de l'humanité. De tous. Repenser, réinventer le monde» affirme ce «rêveur éveillé».

Des saints et des assassins
«Ne serions-nous pas, interroge un auditeur, dans une phase conforme à la nature des choses, avec des civilisations qui naissent, vivent et meurent?» Pas de l'avis d'Amin Maalouf qui ne voit pas un danger pour une civilisation en particulier mais pour l'humanité entière. Estimant toutefois que celle-là n'est pas destinée à disparaître. «La préhistoire s'achève. L'histoire, la vraie, n'a pas débuté. Nous n'avons pas encore commencé à nous battre pour de véritables causes, la science, l'éthique et l'esthétique... » L'esthétique ? «Les querelles tribales dépassées, arrive le moment où ce qui compte est l'accomplissement, la création artistique - véritable feu d'artifice - et les progrès scientifique et moral.» Réinventer la vie. Evoluer dans l'harmonie... Un participant demande des solutions pratiques. Amin Maalouf précise qu'il n'a évidemment pas toutes les réponses avant d'évoquer à titre d'exemple une piste où il suggère que chacun apprenne une langue supplémentaire autre que l'anglais. Une langue de cœur; que chacun se passionne pour une culture improbable. Outre sa dimension enrichissante, cette manière de faire créerait des rapports différents entre les gens, les cultures. Une tierce personne lui demande encore son avis sur le rôle des religions. «Ce qui compte ce sont les valeurs éthiques des uns et des autres. Certains les fondent sur des croyances. Je les respecte... Toutes les religions ont produit des saints et des assassins. Je juge chacun sur ses actes.» De son côté, animé aussi bien par le désir que le besoin de changer le monde, Amin Maalouf envisage déjà la rédaction d'un prochain livre. Roman ou essai, mystère, mais ce nouvel ouvrage est d'ores et déjà attendu avec impatience, autant en raison de la pertinence et de l'originalité de la pensée de cet auteur nuancé, que de la qualité de son verbe, ciselé comme un diamant.

Sonya Mermoud

 

Edition n° 19/20 du 13 mai 2009

 
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