Berlin: mur syndical contre la crise
Les travailleurs ne veulent pas payer la facture de la crise. Le 16 mai à Berlin, ils étaient 100 000 à le dire

Selon la Confédération européenne des syndicats, quelque 330000 personnes ont participé aux manifestations anticrise organisées entre les 14 et 16 mai à Berlin, Madrid, Bruxelles et Prague. Elles ont fermement condamné les excès du capitalisme et réclamé de véritables mesures en faveur de l'emploi, alors que la zone euro compterait déjà plus de 14 millions de chômeurs. Et que les pronostics ne sont guère rassurants pour les mois à venir. Reportage dans la capitale allemande où, comme, dans le reste du pays, la récession ne cesse de gagner du terrain, avec un recul de 3,8% de l'économie.

Aéroport de Kloten, 6 heures et des poussières: une trentaine de militants et secrétaires syndicaux d'Unia s'apprêtent à s'envoler pour Berlin. La plupart viennent des cantons de Berne, Bâle, Thoune et d'Argovie et sont déjà en route depuis l'aurore. Certains ont revêtu les couleurs Unia - casquette et t-shirt. D'autres se réservent pour porter drapeaux et banderoles... Si Giovanni Giarrana s'est aussi levé à l'aube, il n'a pas dû effectuer un trop long trajet. Il habite à Horgen, pas loin de Zurich. Mais même s'il avait fallu traverser toute la Suisse, il n'aurait pas manqué ce rendez-vous. Et pour cause. C'est sa dernière manifestation en tant que travailleur. Pour ce militant à la veille de la retraite, qui a été de tous les rassemblements ou presque, cette mobilisation conclut dignement une vie de labeur dans l'industrie. Mais pas syndicale. «Le 30 mai prochain, j'entame une longue marche jusqu'en Sicile, chez moi. Je marcherai contre le racisme et en faveur de l'écologie et de la liberté d'expression» lance, plein d'entrain, Giovanni Giarrana. Avant ce périple - qui trouvera un écho dans les colonnes de L'Evénement syndical - l'homme se réjouit de la mobilisation berlinoise. Et, après un vol sans encombre, saluera l'équipage en quittant l'avion d'un enthousiaste «à la revoluzione, commandante»...

Mort au capitalisme
Le premier rassemblement est fixé à 11 heures, à la gare de Berlin. Des délégations syndicales de toute l'Allemagne - 16 trains spéciaux ont été affrétés à leur intention - mais aussi d'Italie, de France, de Pologne et de Suisse ainsi que des membres de partis de gauche et de mouvements associatifs arrivent en grappes régulières. Petit à petit, une impressionnante marée humaine à dominante rouge, lutte oblige, déferle sur la vaste place attenante à la station. Banderoles, calicots et drapeaux se déploient dans un joyeux désordre, au cœur de la grisaille et de la bruine, des pèlerines et capuchons. Des manifestants brandissent des pancartes aux slogans revendicateurs. Jessica, une jeune Allemande de 24 ans, tient fièrement un panneau où figure l'annonce mortuaire du capitalisme. Un deuil virtuel qui la réjouit, «car ce système n'a rien apporté de bon», affirme la militante affiliée au syndicat Ver.di, tout en réclamant davantage de social...  

Nébuleuse en ligne de mire
La délégation d'Unia s'est installée devant le podium qui sert tantôt de tribune aux orateurs, tantôt de scène à un dynamique groupe de salsa cubaine. Une musique gorgée du soleil des tropiques tranchant avec une météo maussade qui finira toutefois par se ranger du côté des manifestants. «La politique actuelle nous est hostile... Mais personne ne peut gagner sans les travailleurs, même avec de l'argent» lance un intervenant. Chômage, crise, sous-enchère salariale, mépris des ouvriers, licenciements en masse: les discours se succèdent, émaillés de sentiments de colère et d'inquiétude. Les appels à une Europe sociale titillent les fibres solidaires. La lutte est sur toutes les lèvres; l'espoir, dans tous les cœurs. Les profiteurs de tous poils, nébuleuse de banques, d'hedges funds, de financiers, d'actionnaires, de managers, canalisent les énergies combatives et cimentent une volonté d'en découdre... Poings levés, harangues, les représentants des travailleurs l'affirment et le répètent: les salariés n'ont pas à payer la facture de la crise. Des salves d'applaudissements, levées de drapeaux, clameurs approbatrices, sifflets stridents, éclats de voix et tambours participent à cette grande messe syndicale à l'arsenal bien rôdé. L'allocution d'Andreas Rieger, coprésident d'Unia, est elle aussi chaleureusement applaudie. Ce dernier a notamment insisté sur la sécurité de l'emploi, des places de travail pour tous, et des revenus égaux dans un même endroit, quelle que soit l'origine des salariés.

Bon enfant
Les manifestants ont maintenant rendez-vous en ville, non loin de Siegessäule, la célèbre colonne de la Victoire surmontée d'une déesse ailée. Dans le calme et cadré par la présence discrète de la police, le cortège s'organise. A sa tête, des personnalités politiques allemandes fédèrent maintenant l'attention des photographes. L'interminable serpent formé de quelque 100000 personnes déroule lentement ses anneaux le long de spacieuses avenues ombragées de Berlin la verte. La «promenade» qui durera une heure et demie s'effectue dans une ambiance bon enfant. Dans les premières formations du défilé, la délégation d'Unia s'affirme. Giovanni Giarrana martèle des slogans entraînants, repris en cœur. Plus en avant, une musique de carnaval dynamise aussi les troupes. Celles polonaises, réunissant une quarantaine de personnes venues en bus de Stettin, à l'extrême nord-ouest du pays, sortent du lot avec leur blouse azur. Clin d'œil au bleu de travail?
Le second lieu de rassemblement a des allures de kermesse. Buvettes et grills où rôtissent des saucisses au curry, la spécialité de Berlin, ont déjà pris leurs quartiers au milieu des marchands de Bretzel. Un groupe pop rock accueille les manifestants avant de céder le micro aux figures de proue des principaux syndicats allemands (voir ci-contre). Une heure et demie de discours plus tard forgés de revendications musclées, les participants lèvent le camp. «Des vœux pieux? C'est le risque. Surtout parce que nous ne descendons pas assez souvent dans la rue», déplore Christian Beyer, 51 ans, arborant fièrement un t-shirt du Che. Silvia Kube, 38 ans, employée à Volkswagen et membre d'IG Métall, a trouvé les allocutions «un peu trop longues» mais espère qu'elles finiront par s'immiscer dans les consciences. Si Michael Bolettieri, secrétaire syndical d'Unia à Thoune, est pour sa part satisfait de la rencontre, «très bien organisée... une bonne expérience», il émet toutefois un regret: «Dommage qu'on n'ait pas donné la parole à la base, aux travailleurs...»

Sonya Mermoud


Voir les témoignages de participants et un aperçu des discours des orateurs dans notre version papier, à demander par courriel à forum@evenement.ch



 

Edition n° 21/22 du 27 mai 2009

 
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