Pas besoin de patron
Luis Dias, l'un des 450 travailleurs de l'usine récupérée de Zanon en Argentine témoigne de sept années d'autogesion ouvrière

Des usines dirigées par leurs ouvriers, un conte de fées? En Argentine, plus de 300 entreprises autogérées ont fleuri dans les années 2000 à la suite d'une grave crise économique qui a poussé de nombreux employeurs à mettre la clef sous la porte. Alors que plusieurs des fabriques en question étaient encore très rentables! L'une d'elle, la plus grande, est devenue l'emblème du mouvement: l'ex-usine de céramique Zanón, rebaptisée depuis «Fasinpat», l'acronyme de «fabrique sans patron» en espagnol. «Aujourd'hui, les travailleurs décident en assemblée de la production, des conditions de travail et de l'investissement des bénéfices», indique Luis Díaz, travailleur de la coopérative, venu témoigner de cette expérience en Suisse. Simple gardien de cette fabrique de 6000 mètres carrés, située à 2000 kilomètres au sud de Buenos Aires, l'homme a été choisi par ses collègues pour représenter Fasinpat, à l'invitation du Centre Europe - Tiers-Monde et avec le soutien d'Unia, de Comedia et de la Communauté genevoise d'action syndicale.
    
Broyer le syndicat
Fils d'ouvrier, impliqué de longue date dans le mouvement syndical depuis son Chili natal, Luis Díaz se joint au large Mouvement des travailleurs «désoccupés» (MTD), qui défend les chômeurs, pendant la crise de 2000. Quand, une année plus tard, les ouvriers de Zanón décident de résister aux 100 licenciements annoncés dans leur entreprise - soit pratiquement la moitié du personnel de l'époque - le MTD, solidaire, vient défendre la fabrique contre les assauts de la police. «La direction avait décidé de renvoyer les travailleurs pour casser le syndicat d'entreprise, car celui-ci était devenu indépendant, raconte Luis. Il réclamait un service médical et de meilleures conditions. C'était inacceptable pour le patron.»

5 mois de grève
Mais les ouvriers ne se laissent pas faire. Ils mènent une grève de cinq mois. «C'était dur, mais nous pouvions compter sur le soutien des habitants de la ville proche de Neuquén qui nous fournissaient des vivres.» Après cinq mois, une seule question se pose: «Partir ou s'emparer de l'usine?». Les travailleurs optent pour la seconde option et deviennent leur propre patron et redémarrent la production. Une quarantaine de personnes veillent 24 h sur 24 à la sécurité des installations.

Démocratie et participation
Là, commence la nouvelle aventure. Comment s'organiser pour produire? Selon quels principes? Les ouvriers choisissent la démocratie, la participation et l'égalité. «Chaque secteur de l'usine élit un coordinateur révocable en tout temps. Ces derniers se réunissent chaque semaine en séance ouverte à tous pour la gestion du quotidien et prennent des décisions mineures. Les questions importantes sont prises pendant les fréquentes assemblées générales ou durant la journée mensuelle de gestion lors de laquelle personne ne travaille.» La Fasinpat prévoit aussi la rotation des coordinateurs et des postes, pour éviter la concentration du pouvoir. Quant à l'égalité, la mesure est radicale: tous les ouvriers touchent le même salaire, quel que soit leur niveau de qualification. Seule l'ancienneté est prise en compte.

240 embauches
Et ça marche... La fabrique a presque doublé sa production depuis l'époque de l'ancien propriétaire en 2001. Et 240 nouveaux employés ont été engagés. Les horaires de travail ont passé de 12 ou 10 heures par jour à 8 heures, l'entreprise dispose de médecins et d'une ambulance, et offre la sécurité sociale aux ouvriers dépourvus d'assurances: «Si quelqu'un se blesse, il rentre chez lui et reçoit son salaire jusqu'à ce qu'il soit guéri. Un traitement médical est proposé aux alcooliques.»
Mais pour en arriver là, la bataille a été rude. En 2003, un juge de Buenos Aires a ordonné l'évacuation de l'usine. C'était sans compter avec l'immense sympathie qu'avaient suscitée les ouvriers auprès de la communauté locale. Plus de 5000 personnes se sont immédiatement massées aux abords de la fabrique pour en défendre l'accès. La police n'a rien pu faire. Les ouvriers avaient rendu de fiers services à leurs voisins, notamment en construisant un poste de santé...

Solidarité, la clef
Rien de tout cela n'aurait donc été possible sans les réseaux de solidarité tissés: «Les indigènes Mapuches nous ont fourni la matière première pour continuer la production», raconte Luis Díaz. «Des représentants de notre usine soutiennent des travailleurs en lutte dans tout le pays... Les employés du métro de Buenos Aires nous ont promis qu'ils paralyseraient la capitale si l'on tentait de nous déloger!»
Aujourd'hui, la coopérative traverse de grosses difficultés. La crise et la concurrence des céramiques chinoises ont frappé. Fasinpat enregistre une baisse de 50% des commandes. «Si nous recevions les aides publiques perçues par les autres entreprises, nous pourrions nous en sortir. A condition aussi qu'un plan de relance soit lancé dans la construction.» La crise provoquée par les financiers tuera-t-elle ce modèle porteur d'espoir? Les travailleurs sont prêts à en découdre, une nouvelle fois...

Christophe Koessler
 

 

Edition n° 21/22 du 27 mai 2009

 
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