Ciao Giovanni, bonne route...
A la retraite, Giovanni Giarrana a décidé de regagner sa Sicile natale... à pied ! Pour de bonnes causes. Reportage

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Relier à pied Horgen, une petite ville près de Zurich, à Ravanusa, un village de Sicile: voilà le défi fou que s'est lancé Giovanni Giarrana. Au lendemain de son dernier jour de travail dans l'entreprise Burckhardt Compression à Winterthur, après 46 années de labeur passées dans l'industrie, le fringant retraité a bouclé son sac et entamé sa longue marche. Un voyage de 2200 kilomètres que l'ancien polymécanicien mène contre le racisme et en faveur de l'environnement et de la paix dans le monde. Des causes chères à ce militant d'Unia, syndicaliste hors pair et humaniste au grand cœur.


Ambiance singulière le 29 mai dernier à Burckhardt Compression, à Winterthur. Dans une des halles de l'usine, à côté de l'imposante machine manipulée pour la dernière fois par Giovanni Giarrana, des tables et bancs ont été dressés, des boissons et en-cas servis. Sur le poste de travail du polymécanicien, bien visible, une pancarte écrite de ces simples mots: «but atteint» et la date du jour, un jour qui scelle la fin de 46 années d'activité dans l'industrie et le passage à une retraite bien méritée.

Avec le sourire
En grappes régulières, encore ou non dans leur bleu de travail, les ouvriers gagnent l'espace de réception improvisé. Tables, assiettes et verres se remplissent petit à petit. Dans un joyeux brouhaha. Et une nonchalance de fin de semaine. Il y a aussi une délégation de Sulzer Turbo de Zurich (aujourd'hui Man) où le polymécanicien a travaillé durant 36 ans avant d'être licencié en raison de ses activités syndicales - il était alors président de la commission ouvrière. Etape douloureuse sur le parcours de ce militant hors pair qui n'a pas pour autant renoncé à défendre ses droits et ceux de ses collègues.
Giovanni est partout. A serrer des mains. A répondre aux médias. A mettre à l'aise les derniers arrivés. Avec ce radieux sourire dont il ne semble jamais se départir. A grands coups d'accolades et de plaisanteries propres à canaliser un trop plein d'émotion. Alternant avec un accordéoniste, un duo de musiciens turcs - tambour et trompette - met ponctuellement les discussions en sourdine. Accords puissants résonnant étrangement dans cette halle généralement rythmée par le seul bruit des machine. Le collègue direct de Giovanni, Peter, semble comme absent de la fête. L'air fatigué dans sa salopette, tirant sur sa cigarette, il soupire, résigné: «Dommage, nous nous entendions bien. Nous formions une bonne équipe. Nous n'avons jamais commis de faute professionnelle.»  

L'amour des grandes choses
Le tout nouveau retraité n'a pour sa part pas de regret. Si ses compagnons lui manqueront, il affirme avoir déjà oublié le monde professionnel. Et pour cause. L'homme a un autre projet. Un projet d'envergure, car, comme il le précise, il aime les grandes choses. «J'ai toujours travaillé sur de grosses machines. Je fais partie d'Unia, un important syndicat. Alors...» Alors? On reste quand même soufflé d'apprendre que Giovanni part le lendemain, à pied, pour sa Sicile natale. Un trajet de 2200 kilomètres qu'il envisage d'effectuer en trois mois. Un dessein qu'il consacre à trois causes qui lui sont chères. «Je vais marcher contre le racisme, pour un monde de paix et pour l'écologie. Un dernier point particulièrement important en Italie où l'on ne fait pas deux mètres sans prendre sa voiture.» Cette démarche suscite nombre de commentaires dans l'usine, entre admiration et incrédulité. «Il est fou, il est malade» lance sur un ton mi-badin, mi-sérieux un compatriote, suscitant aussitôt l'approbation de sa tablée. «Trois mois... seul... en plein été... j'espère qu'il tiendra le coup» se soucie un autre qui précise avoir, de son côté, acheté pour sa retraite une caravane. Quand même... «Quand il arrivera, on l'arrêtera comme clandestin», plaisante encore un voisin, tout en levant son verre au succès de ce périple, alors qu'un autre décapsule une bière sur l'angle saillant d'un outil. Et que les vœux de bon voyage en suisse allemand et en italien se succèdent.

Icône syndicale
«Le projet est courageux, à l'image de ce syndicaliste très engagé», commente de son côté Renzo Ambrosetti, coprésident d'Unia, participant à la manifestation. «Je le connais depuis trente ans. C'est un homme juste, très proche des gens, qui s'est énormément investi, et pas seulement dans l'industrie.» Un engagement également souligné par le chef direct de Giovanni. «Nous l'avons soutenu dans son activité militante car il a toujours fait un travail de qualité», relève-t-il en substance non sans plaisanter au passage sur sa forte personnalité, son âpreté dans les discussions mais aussi son fair-play. La partie officielle terminée, les travailleurs - une centaine - prolongent la rencontre. Dans une ambiance festive et à renfort de kebabs et de gâteaux italiens.
Giovanni a troqué son t-shirt d'entreprise contre un autre maillot, rouge aussi. Une couleur «d'amour, de feu et de lutte» qu'il affectionne. Il observe une ultime fois son poste de travail, s'assure que tout est bien rangé, salue les derniers collègues et - avec son épouse Heidi et ses deux grands enfants - quitte les lieux. D'un pas déterminé. Sans jeter un regard en arrière. «Ça ne me fait rien. Rien du tout. C'est la marche qui compte» lance-t-il, allègre. Il a tout de même glissé dans ses affaires, emballés dans du papier journal, les copeaux de fer de la dernière pièce qu'il a fabriquée...

Sonya Mermoud



Tout un symbole
Le jour J est arrivé. Giovanni chausse ses baskets - «des souliers qui en ont fait des manifestations» - avant d'entamer fièrement une chanson qu'il a écrite pour Unia sur l'air de «O sole mio». Ça ne s'invente pas... «Je suis fou non?» plaisante-t-il à la fin du couplet. Un baiser à son épouse, Heidi, et le voilà maintenant prêt au départ. Avec, en tout et pour tout, 4 kilos de bagages, une bouteille d'eau et un soleil complice. Outre le strict nécessaire vestimentaire, le voyageur a glissé un bâton télescopique dans son sac à dos, pour effrayer d'éventuels chiens errants, et une carte routière. Il n'a aucun programme, si ce n'est de marcher en moyenne une trentaine de kilomètres par jour. «Les nuits? Je dormirai dans de petits hôtels ou à la belle étoile. J'aime improviser.» Au gré des rencontres, Giovanni expliquera les raisons de sa démarche. Une aventure qui se veut un pied de nez au racisme et qui milite en faveur de la paix dans le monde et la protection de l'environnement. Si Heidi ressent un pincement de cœur, elle ne laisse rien paraître. «Je me concentre sur le fait qu'il nourrit ce rêve depuis longtemps.» Inquiète du trafic, elle a insisté pour qu'il porte aux chevilles des bandes réfléchissantes. Marco, leur fils, qui a inspiré ce projet à Giovanni pour avoir lui-même effectué ce trajet à vélo, commente: «C'est bien d'avoir un objectif au lendemain de la fin du travail. Venu en Suisse il y a plus de 40 ans, il fait la route en sens inverse...» Tout un symbole, même si Giovanni a décidé qu'il partagera désormais son temps entre l'Italie et la Suisse, bien décidé à poursuivre son engagement au sein d'Unia.

SM


Les photos de la fête et du départ sur notre page galerie

Dans une prochaine édition: l'engagement syndical de Giovanni et le suivi de la marche.

 

Edition n° 24 du 17 juin 2009

 
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