Giovanni, chemin faisant...
Après deux semaines de marche intensive, Giovanni Giarrana est arrivé à Florence. Les pieds meurtris, mais le moral au top

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Le 30 mai dernier, le premier jour de sa retraite, Giovanni Giarrana est parti à pied de Horgen, à côté de Zurich, pour Ravanusa, son village natal, en Sicile. Une marche qu'il effectue contre le racisme et en faveur de l'écologie et de la paix dans le monde. Deux semaines après son départ, l'ancien polymécanicien se trouvait déjà à Florence, soit à un tiers du trajet. Impressions d'un périple mené tambour battant et retour sur le parcours de ce syndicaliste qui continue à porter haut les couleurs d'Unia.


Amaigri, le visage buriné et la barbe en bataille, Giovanni Giarrana attend à la gare de Florence l'arrivée de son épouse Heidi. Ce samedi 13 juin, après deux semaines d'un marathon intensif, le marcheur a décidé de s'octroyer une pause. Une halte bienvenue, et pour passer un peu de temps avec son aimée, et pour reposer ses pieds meurtris. «Je dépense plus d'argent pour les soigner que pour manger et dormir», ironise-t-il, jetant un œil sur ses nombreux pansements et sa cheville enflée. Pas de quoi toutefois gâcher son plaisir. «Cette marche, c'est le cadeau que je me suis offert pour ma retraite. Une grande et fantastique expérience...» L'entrée en gare du train suspend la discussion. Giovanni avance à la rencontre de son épouse, bras ouverts. Un instant, le monde s'arrête... «Tu as l'air d'un vagabond», lance finalement Heidi desserrant son étreinte. «Je milite pour l'écologie. Donc, au naturel» rétorque sur un ton badin Giovanni qui a renoncé à se raser et à couper ses cheveux durant la marche. Et d'ajouter: «J'ai toujours été chez le coiffeur en Sicile, un bon prétexte pour me rendre chez moi. Et c'est moins cher qu'en Suisse. Evidemment, sans compter le prix du trajet...»

Armée et amour...
Sur le chemin menant en ville, Giovanni évoque des temps forts du voyage. Le passage éprouvant du col du Gothard dans le froid et sous la pluie; le sympathique face à face, à Chiasso, avec une «invasion de journalistes» informés de son périple; la poignée de main admirative d'un cycliste croisé en route qui voulait sponsoriser son voyage avec 20 euros ou encore la visite à un de ses amis habitant dans la région de Milan, «un vigneron qui fait du vin avec du vrai raisin». Le marcheur relate aussi la rencontre à Bologne avec des grévistes protestant contre la délocalisation de leur usine en Pologne - une scène qu'il a d'ailleurs immortalisée avec son téléphone portable, syndicalisme oblige - ou encore l'émotion ressentie ce matin, du haut d'une colline, lorsque Florence a dévoilé sa somptueuse silhouette. Une ville pleine de souvenirs. Des mauvais, comme son service militaire, «une perte de temps, le seul regret dans ma vie», mais aussi d'excellents, Heidi y séjournant à la même époque et travaillant alors comme traductrice. «Voilà, notre Ponte Vecchio» notera d'ailleurs au passage Giovanni, prenant la main de son épouse. «C'est notre ville amoureuse...»

«Ça marche bien»
La marche, Giovanni l'effectue avec une énergie qui l'étonne lui-même - «les kilomètres s'envolent comme les copeaux de fer autrefois», écrira-t-il sur la carte postale destinée à ses anciens collègues de travail. Levé à 5 heures du matin, en route aux alentours de 6 heures et demie, l'homme chemine dix heures par jour et plus sur les nationales, soit une moyenne quotidienne de 45 kilomètres. Une consistante ration de pâtes compose généralement ses repas de midi. Quant aux coups de pompe, il les résout à grandes rasades d'eau sucrée. «C'est ma drogue. Avec ça, je suis fort comme un lion.» La bonne humeur, les chansons entonnées chemin faisant et les nuits de repos dans de petits hôtels font le reste. Jamais de moments de découragement? «Si, je dois parfois serrer les dents, mais mon fils m'a dit "papa, tiens dur!" Tous mes proches me donnent du courage. J'aime faire de grandes choses, même difficiles. Et ça marche bien.» Au chapitre des bémols, Giovanni signale les dangers que représentent les gros camions qui, avec la vitesse et l'air déplacé, l'ont déstabilisé à plus d'une reprise ainsi que la terrifiante pollution sur certains tronçons.

Voyage intérieur
Mais au-delà de sa progression, la démarche est aussi un voyage intérieur. «Je réfléchis à ma vie, ma famille, mes parents. A mon engagement syndical et politique. La lutte m'a procuré de grandes joies. J'ai eu beaucoup de satisfactions au cours de mon existence, mais c'est moi qui les ai favorisées.» Le passage de la douane réveillera toutefois des souvenirs moins heureux. Giovanni raconte la visite médicale alors imposée aux immigrés, nus comme des vers, avant leur entrée en Suisse. «En revanche, pas de contrôle lors du retour au pays d'origine. Certains auront pourtant ramené des maladies professionnelles, comme celles liées à l'amiante...» Il évoque aussi la vie dans les baraquements, durant neuf ans, et un monde qui ne change guère après avoir croisé sur son parcours, un tract de la Lega Nord, aux forts relents racistes. Et de déplorer l'absence de conscience politique, sociale et environnementale de trop de personnes. Mais ne marche-t-il pas, justement, pour toutes ces causes...
Le dimanche est arrivé trop vite. Heidi s'apprête à regagner Zurich, avec un bagage alourdi, son mari s'étant délesté de quelques habits et de son rasoir, chaque gramme comptant. Prêt à poursuivre l'aventure, Giovanni a juché au bout du bâton qui lui sert à effrayer d'éventuels chiens hostiles un drapeau cousu par sa femme d'un «Horgen - Ravanusa, a piedi». Une dernière localité qui verra peut-être le truculent marcheur se porter candidat à sa présidence...

Sonya Mermoud



Justice, quand tu nous tiens...

Syndicaliste dans l'âme: la formule ne semble pas exagérée pour Giovanni Giarrana qui, apprenti, s'est déjà battu pour ses droits et ceux de ses camarades. Né en Sicile le 8 juin 1944, le jeune homme fréquente une école de polymécanicien. A la fin de la première année, il y organise une grève pour protester contre le manque d'outils propres à mettre en pratique la formation. Quatre jours de débrayage plus tard, les apprentis obtiennent gain de cause. En 1976, en l'absence de débouchés professionnels dans son pays, le diplômé gagne la Suisse. Il débute son parcours comme aiguiseur dans une entreprise zurichoise avant de travailler, trois ans plus tard, sur de grosses machines. A cette époque, il s'inscrit à la FTMH et ne tarde pas à se mobiliser pour différentes causes. Il militera notamment avec succès pour une cantine améliorée alors qu'il vit dans les baraquements et que le responsable non seulement harcèle les employées mais détourne aussi les fonds affectés aux repas. A Unia, l'homme concentrera largement ses efforts à la défense des migrants. Un de ses combats menés à Sulzer Turbo à Zurich lui coûte sa place en 2000. A cette période, l'entreprise traverse une crise économique. Et veut délocaliser la fabrication d'un de ses produits en Italie. Giovanni, qui préside alors la commission ouvrière, cherche avec différents partenaires d'autres pistes. Ensemble, ils trouvent le moyen de réduire le prix de production de 48%. Mais la cupidité l'emporte. Le directeur voit dans la solution décelée une possibilité de faire encore davantage d'économies... en Italie. Un comble. Giovanni demande alors la parole et s'en prend à ce chef déloyal. Son intervention débouche sur un licenciement. Avec l'appui du syndicat, il est transféré chez Burckhardt Compression, à Winterthur. Une mutation difficile à 56 ans, après 34 ans de service dans la même société, et qui se solde de surcroît par une diminution de salaire de 1000 francs. Mais Giovanni n'est pas homme à baisser les bras et continue à porter le flambeau syndical dans la nouvelle usine où il se battra, souvent avec succès, pour différents droits des ouvriers. Justice, quand tu nous tiens...

SM

 

Edition n° 25 du 24 juin 2009

 
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