Viva Giovanni! Viva Ravanusa!
Au terme de 58 jours de marche, Giovanni Giarrana a été accueilli triomphalement dans son village de Ravanusa, en Sicile

But atteint! Parti de Horgen près de Zurich le 29 mai dernier, le premier jour de sa retraite, Giovanni Giarrana a rejoint à pieds Ravanusa, son village natal en Sicile. Il a ainsi effectué 2500 kilomètres en 58 jours. Une longue marche que le Forrest Gump italien, ancien polymécanicien, a menée en faveur de la paix dans le monde et de l'écologie, et contre le racisme. Impressions le long des derniers kilomètres et reportage à son arrivée, au milieu des siens qui lui ont réservé un accueil triomphal.

Canicatti, Sicile, dimanche après-midi 26 juillet. Un soleil de plomb brûle le bitume. Pas de quoi ralentir Giovanni Giarrana. La peau tannée, un bâton à la main, le fringuant retraité martèle l'asphalte d'un pas soutenu. Il faut dire que l'homme est entraîné avec ses 58 jours de marche. Et que la touffeur d'aujourd'hui se révèle supportable, comparée à celle de la veille où le thermomètre a atteint des records en grimpant jusqu'à 47 degrés. Hier l'enfer, aujourd'hui juste un four... Feux qui ont forgé de sobres paysages, collines pelées et terres arides, entrecoupées de vergers d'oliviers argentés, de pêchers et de vigne... 16 kilomètres séparent encore le voyageur de Ravanusa, son village natal. Un jet de pierre à peine, au regard des quelque 2480 kilomètres déjà parcourus. «Mon sentiment sur ce dernier tronçon? Je suis serein», répond Giovanni Giarrana affirmant que cette longue marche l'a profondément changé. «J'ai appris que rien n'est difficile quand on a la volonté de faire les choses. Et que celles-ci passent trop vite quand le plaisir de les réaliser s'y associe», précise-t-il sommairement, tout en soulignant qu'il a, en chemin, fait de belles rencontres. Des contacts qui lui ont permis d'expliquer sa démarche. Car le baroudeur et syndicaliste - l'émigré a énormément milité au sein d'Unia et arboré les couleurs du syndicat tout au long de son trajet - n'a pas limité son aventure à un défi personnel.

Sicile adorée et honnie
«Je marche en faveur de la paix dans le monde, de l'écologie et contre le racisme.» Des causes qui ont touché Giancarlo La Greca et Giovanni Di Caro, deux jeunes membres du groupe athlétique de son village, venus l'accompagner ces derniers kilomètres. «Nous le suivons depuis le début de son périple que nous avons relayé sur Internet. Il est extraordinaire. Nous l'admirons pour les messages qu'il véhicule et sa promotion du sport», relèvent-ils, enthousiastes. Ce commentaire réjouit Giovanni Giarrana qui mise aussi sur la nouvelle génération pour qu'interviennent de véritables changements dans cette Sicile qu'il chérit tant en dépit de certains aspects détestables. Et de dénoncer pêle-mêle l'incurie des autorités, la corruption, la mafia, l'absence de perspectives professionnelles, de respect des choses publiques, de la nature... «Ici on jette tout dehors», déplore-t-il, désignant de son bâton des détritus de plastique jonchant le bas-côté de la nationale. Plus loin, c'est la barrière de sécurité qui suscite son agacement. Rempart fragile et bâclé. Inachevé. «Les autorités doivent pourtant être au service du peuple. Nous les payons pour cela.» De blanches et imposantes cuves à vin contrastant avec la nudité du paysage génèrent aussi ses critiques. «La plupart sont vides. On s'est borné à empocher les subventions européennes.» Même énervement à la vue de cultures sous serres promues à grand renfort d'engrais chimiques nuisant au biotope. «Il y a moins d'escargots, d'oiseaux... Une catastrophe.»  

Palette d'émotions
Chemin faisant, Giovanni Giarrana relate des temps forts de son voyage. «J'ai vu les eaux tumultueuses du Gothard se marier avec celles, calmes, du Pô, admiré la beauté de la Calabre, de la côte amalfitaine, affronté un terrible orage à Rome... » Si le marcheur a le plus souvent dormi dans de petites auberges et de temps à autre chez des amis, il a aussi éprouvé les nuits à la belle étoile, dans un baraquement de Caritas ou encore dans un photomaton... «J'ai tout testé» lance, amusé, le voyageur avant de s'immobiliser soudain pour sauver un petit lézard s'aventurant dangereusement au milieu de la route. Et d'enchaîner, sa mission accomplie: «J'ai aussi ressenti une vive émotion en apercevant l'Etna. Là...» Le narrateur s'interrompt une nouvelle fois. Un conducteur s'est arrêté pour le saluer. Rien d'étonnant. Giovanni Giarrana est connu loin à la ronde, et pour l'exploit qu'il est en passe d'accomplir, et pour avoir maintenu le contact avec les siens en dépit de son émigration en Suisse où il a travaillé 43 ans comme polymécanicien. Et ce soir, tout Ravanusa ou presque s'apprête à fêter son retour. Certains habitants l'anticipent...

Un air de taliban...
«Je suis rentré en Sicile trois à quatre fois tous les ans», se justifie le voyageur avant d'être hélé par un motard qui lui crie un «super Giovanni! Bravo!» C'est maintenant son frère aîné, Giacomo qui, sa voiture parquée à la diable, marche à sa rencontre. Retrouvailles émouvantes. «Tu as l'air d'un taliban», finit-il par articuler en relâchant son étreinte. Un qualificatif inspiré par la barbe et les cheveux en bataille de Giovanni qui ne les a plus coupés depuis son départ. D'autres véhicules s'arrêtent. Certains occupants, vitres baissées, photographient le voyageur avec leur téléphone portable. D'autres s'empressent de venir lui taper sur l'épaule avant de lui donner rendez-vous au village où il est officiellement attendu. Giacomo, qui cultive l'élégance, suggère à Giovanni de ne pas entrer à Ravanusa avec son bâton. En vain. Canne et arme contre d'éventuels chiens agressifs, le bâton ne quittera pas le pèlerin. Et puis, ce bois qu'il a taillé lui-même l'a accompagné tout au long de sa route.

La reine d'abord
«Ravanusa»:  Le panneau prend des allures de victoire. Théâtral, Giovanni l'embrasse. Encore quelques centaines de mètres... Les premières maisons se dessinent dans la lumière rasante. Le soleil a desserré son étau. Postés sur les seuils des habitations ou accoudés aux balcons où sèchent les lessives, les résidents saluent l'arrivée du Forrest Gump du cru. Applaudissements et souhaits de bienvenue accompagnent le héros du jour désormais escorté par l'équipe junior de football qui l'a rejoint et scande son prénom. Au fur et à mesure de sa progression dans le village, la foule croît. Le cortège, ouvert par une voiture de la police, enfle, s'étire, dans un brouhaha festif. Giovanni serre des mains, fait des signes aux uns et aux autres, lance d'amicaux bonjours... «Avec la tête et les pieds, j'arrive chez moi. En d'autres termes, grâce à une bonne santé et la volonté, j'ai pu effectuer ce trajet», explique modestement le marcheur aux personnes qui le pressent de témoigner de son aventure... Les cloches de l'église résonnent maintenant joyeusement en son honneur. Mais avant de se rendre sur la place centrale, le lieu de la réception, l'émigré s'arrête à la maison familiale. Rituel incontournable... «Je ne peux pas entrer dans le village sans embrasser maman, ma reine.» Installée sur le perron, elle l'attend depuis un moment déjà.



Révolution!

Plusieurs centaines de personnes se sont regroupées sur la place principale de Ravanusa. Accompagné de son épouse Heidi, Giovanni Giarrana se fraye un passage jusqu'en son centre. Il est d'abord reçu par le curé du village qui pend à son cou une coquille Saint-Jacques. Clin d'œil au pèlerinage de Compostelle en faveur d'un enfant du pays qui a marché pour de belles causes... «Ravanusa est fier de toi», déclare le prêtre sous les hourras de la foule. Un poète du village déclame ensuite quelques vers de bienvenue avant de céder la parole au protagoniste. Giovanni Giarrana est bref mais percutant. Il remercie les habitants pour leur accueil, souligne la grandeur de Ravanusa «quand ses personnes sont ensemble» et rappelle les raisons qui ont motivé son voyage, «une extraordinaire expérience»: «J'ai marché pour un monde meilleur. Sans guerre. Sans racisme, un facteur qui nous touche particulièrement, nous, pays d'émigration.» Le syndicaliste enchaîne sur le registre écologique avec une touche d'humour. «Ne consommons pas plus que nécessaire. Renonçons davantage à prendre la voiture. S'il y a moins de trafic, la police aura moins de travail. Le danger diminuera. On sera plus mince et ça coûtera moins cher. Ce trajet ne m'a coûté qu'une paire de nouvelles sandales...», poursuit Giovanni avant d'en appeler à une révolution... culturelle et de lancer des «Viva Ravanusa» électrisant ses auditeurs qui l'applaudissent avec force.
Armando Savarino, le maire du village, prend aussi la parole et salue l'exploit sportif autant que les messages véhiculés, «de grande valeur morale». Et tant pis, ce soir, pour les différends politiques, l'homme étant bien ancré à droite. La réception se termine à la salle communale, en petit comité. C'est au tour de Pino, un des cinq frères de Giovanni, de prononcer quelques mots. Visiblement ému, il relate l'histoire du marcheur, leur rencontre à Rome - où il s'était rendu avec son épouse pour ses 25 ans de mariage - l'achat de sandales, son souci pour ses pieds meurtris... Mais il est tard, l'assistance fatiguée et la chaleur écrasante. Des éventails se déploient. Le maire fume discrètement à une fenêtre entrouverte. Des téléphones portables sonnent. Et certains propriétaires décrochent. Indifférents à la bienséance et à l'orateur qui, lui aussi, s'empresse de couper un appel intempestif... De leur côté, des enfants baillent et ne savent plus comment tromper leur ennui... Ne reste dès lors plus qu'à prendre congé du héros local non sans trinquer auparavant à sa santé. «Giovanni est une personne du futur» affirmera encore à la fin de la cérémonie Franco, un autre de ses frères. «Je suis fier de lui. Dans notre famille, si on dit quelque chose, on le fait.» Foi de Giarrana!



Il a fait ce voyage avec ma bénédiction

La mère de Giovanni, Calogera Vinci Giarrana, 89 ans, parle de fils, à quelques heures de son arrivée. Un regard plein de bon sens


Tradition oblige, l'entretien débute par un verre d'eau. Premier témoignage d'une hospitalité bien vivace. Calée sur son siège, Calogera Vinci est maintenant prête à répondre aux questions. Elle aime recevoir de la visite. Et possède, à 89 ans, une mémoire et une forme remarquables. «Les qualités de Giovanni? Il a bon caractère. Il est joyeux, sociable et s'est toujours montré respectueux de ses parents», affirme cette mère de cinq autres enfants. «Que des garçons!» déclare-t-elle, avec une certaine fierté. Le départ du troisième de la fratrie pour la Suisse ne l'a pas attristée. Et pour cause. Elle savait que Giovanni trouverait du travail et reverrait Heidi, sa future femme, qu'il avait déjà rencontrée auparavant. Et puis, il allait lui rendre visite trois à quatre fois par année.

Le travail, le principal
«Avant de partir, Giovanni a, avec un ami, fait le tour du village dans une petite Fiat sport pour saluer les habitants. Une jolie voiture pour Ravanusa...» se souvient-elle, un sourire malicieux et édenté sur les lèvres. Vécue comme une chance, l'émigration du polymécanicien signifiait pour la famille des rentrées régulières d'argent. De quoi appréhender le futur avec davantage de sérénité. D'autant plus que le père Giarrana, victime d'un accident, sera terrassé par la maladie durant une trentaine d'années avant de décéder en 1991...
De la Suisse, Calogera ne retient aucune image particulière. «Je suis contente qu'elle lui ait donné du travail. C'était là le principal», relève-t-elle avec le bon sens qui la caractérise et sans s'encombrer d'émotions inutiles. Elle, elle n'a jamais quitté Ravanusa sauf pour se rendre à Palerme et Agrigente, en raison des problèmes de santé de son mari. Elle n'est même jamais allée à la mer, pourtant à 30 kilomètres de chez elle.

Des prières pour escorte
Mouchoir en main, Calogera éponge la sueur perlant sur son front. Le ventilateur ne suffit pas à rafraîchir l'atmosphère. Tout au plus le bruit des pales fendant un air épais rappelle-t-il sa présence. «Ce que je pense de la marche de Giovanni? Certains disent qu'il est fou. Moi non. Il a fait ce voyage avec son cœur et ma bénédiction. Puisqu'il est satisfait, je le suis aussi» répond-elle non sans préciser qu'elle a beaucoup prié pour que tout se passe bien tout en jetant un regard reconnaissant à l'autel installé dans un coin du séjour où trônent statues et images pieuses. Mais est-elle émue de son arrivée, ce soir? «Je suis contente qu'il revienne en bonne santé après ce long trajet.» Calogera se réjouit aussi de voir ce fameux bâton dont lui a parlé Giovanni, bâton qu'il a fabriqué lui-même, «pour s'appuyer et se défendre contre les chiens, comme Saint-Joseph...»
De ce fils, elle aimerait encore raconter la naissance, le 8 juin 1944. Un jour où il est question de labeur jusqu'à la dernière heure - battue des grains de blé, confection de pain, vente à l'épicerie - avant qu'elle ne sente le bébé arriver. Puis c'est la préparation de l'eau bouillie, la sage-femme appelée à la hâte et le passage simultané devant sa maison d'une procession religieuse qui viendra saluer la naissance de Giovanni et ébruitera l'événement dans le village. Graine de célébrité déjà...

 

Edition n° 32/33 du 12 août 2009

 
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