Victoire des employés de Fair Express!
Le personnel des deux stations-service genevoises, licencié abusivement, a fait grève le 29 juillet dernier

Mercredi 29 juillet. La station-service du Lignon, à Genève, est bloquée par le personnel en grève. Après un bras de fer de sept heures avec une direction aux abonnés absents et le grand patron de Tamoil qui officie comme intermédiaire, les employées et employés obtiennent gain de cause. Retour sur cette lutte menée avec une détermination exemplaire.  

Ils ne demandaient pas la lune, juste une indemnité pour leur licenciement doublement abusif. Abusif d'abord parce que la procédure prévue par la loi genevoise en cas de licenciement collectif n'a pas été respectée, abusif ensuite parce que la loi suisse interdit le licenciement du personnel en cas de transfert d'entreprise. Les employées et employés des shops des stations Tamoil de la Praille et du Lignon ont fait grève le 29 juillet dernier au Lignon. Une grève qui a eu lieu un mois après un premier débrayage à la Praille.
Les quelque dix employés de ces deux shops appartenant à la société Fair Express ont été licenciés comme des malpropres, pour fin juillet et fin août, les boutiques ayant été revendues à des gérants privés. Face à ces licenciements abusifs, les employés exigeaient une indemnité de trois mois de salaire chacun, plus un mois par tranche de deux ans d'ancienneté, ainsi que le paiement des heures supplémentaires et des vacances. Après le premier débrayage, la direction proposait un seul mois de salaire. Refus du personnel qui a toutefois diminué sa demande à deux mois, tout en maintenant les autres revendications. Face à l'absence de dialogue avec la direction, le personnel, réuni par Unia, décidait de se remettre en grève, cette fois à la station du Lignon où les employés de la Praille terminaient leur contrat, leur shop étant déjà passé aux mains du nouveau gérant.

Grève illimitée
Ce 29 juillet, à 11 heures précises, le personnel et une vingtaine de syndicalistes d'Unia déplacent voitures et container et bloquent l'accès aux colonnes à essence. La porte du shop est aussi gardée par des grévistes. Des tracts sont distribués aux chauffeurs obligés de rebrousser chemin. «Ils sont compréhensifs, note un militant, l'un d'eux m'a même dit que dorénavant, il changerait de station.» Un camion de la voirie fait halte puis repart, le chauffeur salue le personnel en grève. Plus tard, coup de klaxon solidaire sur l'avenue qui borde la station, c'est le même camion qui repasse. Ce n'est que le début d'une large solidarité des gens du quartier qui ira croissante dans l'après-midi. Car vers midi et demi, toujours sans nouvelle de la direction, en vacances..., le personnel décide de la grève illimitée. «Nous irons jusqu'au bout! Je suis capable de dormir là jusqu'à ce qu'on obtienne gain de cause. Ce qu'ils ont fait avec nous est inacceptable. Nous virer comme ça pour mettre des indépendants, et nous avertir au dernier moment alors qu'on a travaillé sans compter ces derniers mois...» lance Sabrina. «On ne lâchera pas le morceau, ajoute France. On mérite plus que le mois de salaire qu'ils nous proposent. Et s'ils parlent d'un mois, c'est qu'ils savent qu'ils nous doivent beaucoup plus!» Le mouvement est lancé, la détermination du personnel est ferme, et le piquet s'organise. Grillades, boissons, cagnotte, tout est mis en place pour durer...
Dans l'après-midi, coup de tonnerre: le PDG de Tamoil en personne entre dans la danse - son essence ne coule plus à flots... - et téléphone pour dire qu'il avait tenté sans succès de joindre les responsables de Fair Express, et qu'en leur absence, il garantissait que les revendications des grévistes seraient acceptées et honorées. Moment de flottement, hésitations... «Nous arrêterons uniquement quand on aura un papier signé!» lance une gréviste, soutenue par ses collègues qui décident de poursuivre la grève jusqu'à ce qu'ils reçoivent une confirmation écrite. Confirmation qui n'arrivera que vers 18 heures: Fair Express accepte les revendications des grévistes, approuvées par le directeur de Tamoil...

Sur la bonne voie...
«C'est une grande victoire, ils ont accepté toutes les revendications sans que nous ayons dû négocier!» se réjouit Anahid Pasha Khani, secrétaire syndicale d'Unia Genève, qui, une semaine plus tard, veille au grain afin que les indemnités soient bien versées. La joie est aussi présente du côté du personnel. «Je suis content, je pourrai souffler quelques mois, le temps de retrouver du travail. Et j'espère surtout qu'ils tiendront parole. On est sur la bonne voie mais, comme on dit, il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué», souligne Mehdi qui, comme ses collègues, est prêt à agir à nouveau si c'est nécessaire. Il salue aussi le soutien du syndicat. «Sans son appui, nous ne serions peut-être pas arrivés à ce résultat.»

Sylviane Herranz



«Nous avons été traité comme du bétail!»
Fâchés, les employées et employés de Fair Express témoignent

Ils ont entre 22 et 49 ans, travaillent aux daily shops du Lignon ou de la Praille depuis 2 ou 3 ans, 6 ans et demi pour la plus ancienne. Ils étaient engagés à temps partiel, 60, 70, 80%, mais travaillaient bien plus dans les faits. Ces derniers mois, dans les deux shops, le personnel était en sous-effectif, certains alignant parfois jusqu'à 8 heures d'affilée, sans pause. «Quand on est seul, c'est tout simplement impossible de prendre une pause», relève Sabrina. Lorsque le shop était ouvert le dimanche, il lui est même arrivé de cumuler 12 jours d'affilée.
Mehdi et Sergio travaillaient à la Praille. Ils dénoncent le laxisme de la direction lorsqu'ils avaient des problèmes. «Nous avons plusieurs fois été victimes d'agressions, d'injures. La dernière fois, en juin, un jeune employé, seul au moment de la fermeture à 22 h, s'est fait agresser par plusieurs personnes. Il a reçu des coups et a dû passer deux jours à l'hôpital. La direction de Fair Express n'a pas bougé, n'a pas demandé de ses nouvelles, au contraire, ils nous ont traités de voleurs et ne nous ont pas payé nos salaires à la fin du mois! C'est là que nous sommes allés voir Unia», expliquent-ils en chœur. «Nous étions une équipe soudée, nous prenions nos responsabilités et avions tissé des liens de confiance avec les clients. La direction, on ne les voyait jamais quand ça allait bien. Ce n'est que quand il y avait une baisse du chiffre d'affaire qu'ils venaient» ajoute Mehdi qui, comme plusieurs de ses collègues, est frontalier et ne touchera, au chômage en France, que la moitié de son maigre revenu de 3000 francs....
«Fair Express nous traitait comme du bétail», ajoute Rosalia, qui travaillait aussi à la Praille. «Quand ils nous ont licenciés, ils sont venus nous insulter, en disant qu'on ne leur apportait que des problèmes», dit-elle, ajoutant qu'elle avait été licenciées deux fois, la première avec le courrier de licenciement et la seconde quand, au Grand-Saconnex où elle avait été replacée pour terminer son contrat, la responsable de Fair Express débarque un jour pour lui dire de prendre ses affaires et de partir immédiatement. Ex-gérant de la Praille, Sergio a aussi subi des brimades. Il avait été transféré au Lignon début juillet après la remise de la Praille au nouveau propriétaire. Et là, il n'avait plus le droit de toucher à la caisse, ni de travailler si la gérante n'était pas là!
Pour ces employés, le licenciement a été un coup de massue. «J'ai commencé à chercher du boulot, mais il n'y a rien, ce n'est pas la bonne période avec la crise, et à 48 ans...», remarque France. «Ce licenciement est brutal, ils ne nous laissent aucun choix. Ils m'ont proposé de me réengager, mais avec 500 francs de salaire en moins! Un salaire en-dessous de la CCT obligatoire! Et parce que j'ai refusé, ils ne voulaient pas que je sois dans le plan social» s'offusque Sébastien qui, comme ses collègues, ne baissera pas la garde tant que ses indemnités, ses heures supplémentaires et les suppléments du travail du dimanche ne lui seront pas payés.

SH



L'essence de la honte
Ouvrir les shops le dimanche pour attirer les clients aux stations essence, voilà l'enjeu qui se cache derrière ces travailleurs jetés à la rue sans scrupule. Car depuis le mois de février dernier, les shops des stations-service genevoises qui ne sont pas situées sur un axe «voyageurs» n'ont plus le droit de faire travailler du personnel le dimanche et ont dû fermer ce jour-là. Les daily shops de la Praille et du Lignon sont concernés, comme 20 autres shops du canton sur un total de 72.  
Pour contourner la Loi sur le travail, et continuer à attirer les clients le dimanche dans ces stations-service, certains de ces shops sont revendus à des gérants privés qui, eux, peuvent ouvrir le dimanche, pour autant que ce soit eux-mêmes ou des membres de leur famille qui travaillent. A qui cela profite-t-il? A Tamoil et aux autres marchands de pétrole...

SH

 

Edition n° 32/33 du 12 août 2009

 
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