Antisyndicalisme à la mode du chef
Expulsés du domaine de Châteauvieux à Satigny, six syndicalistes sont accusés de violation de domicile

Un célèbre restaurateur a porté plainte contre six syndicalistes d'Unia pour violation de domicile. Ces derniers tentaient d'informer le personnel, comme ils le font ailleurs dans le canton, sur les nouveautés de la Convention collective de travail de l'hôtellerie-restauration. Tout a démarré par le licenciement d'un apprenti cuisinier...

L'affaire a fait le tour de la République de Genève et des médias romands: le restaurateur de Satigny, Philippe Chevrier, coté 19 sur 20 au Gault Millau, s'en est pris violemment à des syndicalistes d'Unia venus distribuer des informations au personnel et a porté plainte à leur encontre pour violation de domicile. Il n'est en effet pas courant qu'un «chef» de cet acabit, ni un autre patron d'ailleurs, réagisse pareillement. «Dans 99% des cas, nous sommes très bien accueillis. Des patrons nous remercient même de faire ce travail d'information. C'est d'autant plus regrettable que ce soit une personne comme Philippe Chevrier qui tente d'interdire au syndicat de faire son travail. Le droit d'informer sur les lieux de travail découle de la liberté syndicale garantie par la Constitution», remarque Mauro Moretto, responsable national de l'hôtellerie-restauration à Unia, après l'expulsion, le 7 octobre dernier, de six syndicalistes distribuant des dépliants devant l'établissement de Châteauvieux à Satigny.

Apprenti malmené
Comment en est-on arrivés là? «En septembre, un apprenti cuisinier de 2e année est venu nous voir. Il a été malmené par son responsable au Café de Peney, qui fait partie de l'empire Chevrier», explique Fabrice Chaperon, secrétaire syndical à Unia Genève. Philippe Chevrier possède en effet plusieurs établissements dans la région. «L'apprenti travaillait parfois jusqu'à 12 heures par jour, il lui arrivait de terminer après minuit, alors qu'il avait ses cours le lendemain, et devait rentrer en taxi, à ses frais, car il n'y avait plus de bus. Il a aussi été brûlé et n'a pas été emmené aux urgences» poursuit le syndicaliste. Mais ce n'est pas tout: juste avant deux jours de repos, il est demandé à l'apprenti de travailler ces jours-là. Ayant déjà prévu quelque chose, l'apprenti ne s'est pas rendu au travail. A son retour, il est licencié. «Cela nous a alerté et nous avons pensé qu'il devait aussi y avoir des problèmes avec les employés fixes. L'un d'eux nous a confirmé qu'il bossait 15 heures par jour, que c'était normal dans le métier et que les heures supplémentaires n'étaient jamais payées.» Les syndicalistes décident donc d'informer le personnel des nouveaux droits qu'offrira, depuis le début 2010, la Convention collective de l'hôtellerie-restauration (CCNT), comme ils le font depuis quelques semaines dans les autres établissements du canton. Car la nouvelle CCNT, de force obligatoire, prévoit un renforcement du contrôle des horaires et améliore ainsi le paiement des heures supplémentaires.

Informations sur la nouvelle CCT
Une quinzaine de jours avant le 7 octobre, les syndicalistes se rendent au Café de Peney pour distribuer le dépliant d'Unia sur les nouveautés de la CCNT. Puis montent à Chateauvieux, situé à quelques minutes de Peney. Là, la chef du personnel leur bloque la porte d'entrée et leur dit de prendre rendez-vous par mail. Ce que fait Fabrice Chaperon après avoir rebroussé chemin. Réponse de l'assistante: il est exclu qu'une réunion d'information se tienne dans les établissements de Philippe Chevrier. Elle invite le syndicat à s'adresser directement à leur avocat pour toute autre demande. Fabrice Chaperon tente d'obtenir une entrevue avec l'avocat pour discuter de cette fâcheuse entorse au partenariat social, Unia étant signataire de la CCT. Là encore, c'est un refus catégorique. Pire, l'avocat transmet une interdiction de pénétrer sur le site de Châteauvieux pour les collaborateurs d'Unia.

Violence verbale et physique
Forts de leur droit d'informer le personnel, six syndicalistes se rendent tout de même sur les lieux le 7 octobre à 14h30, après le service afin de ne pas déranger la bonne marche du travail. Ils déposent des dépliants sur les voitures du personnel, parquées en contrebas, puis se rendent devant le restaurant, pour transmettre les dépliants aux employés terminant leur travail. C'est à ce moment-là que Philippe Chevrier sort comme une furie. «Il était agressif, hurlait, il a bousculé un de mes collègues puis est venu vers moi et m'a lancé: "je te prends, je t'explose derrière les buissons"» raconte Fabrice Chaperon. «Puis sa femme est arrivée, encore plus énervée que lui. C'est elle qui a appelé la police. En 20 minutes, trois voitures étaient là. Les policiers ont pris notre identité, ils étaient un peu empruntés.» Une semaine plus tard, l'avocat du restaurateur informait Unia qu'une plainte pénale avait été déposée contre les six syndicalistes.

Soutien au chef...
Fabrice Chaperon avait également interpellé par courrier la Société des cafetiers et restaurateurs de Genève afin que le partenariat social et le droit d'informer le personnel soient respectés. Quelle ne fut pas sa stupeur de lire la réponse du président de cette société, Laurent Terlinchamp. Une lettre d'un mépris total, lui enjoignant de «cesser de défendre des causes parfaitement illégitimes», dénonçant au passage «une "opération commando" impliquant distribution de tracts et perturbant ainsi l'esthétique d'un des restaurants les plus chics du canton» et qualifiant la distribution des dépliants sur le parking d'«ambiance "fête foraine"». «Votre seule liberté est celle d'informer vos propres membres», écrit-il encore.

Sans information, pas de droits
«Informer les gens sur leur lieu de travail est très important dans l'hôtellerie-restauration car il y a une forte rotation du personnel et de nombreux employés sont des migrants qui ne lisent pas les journaux locaux. Si nous n'allons pas à leur rencontre, ils ne connaîtront jamais leurs droits», indique Mauro Moretto. Quant à la plainte pour violation de domicile, le syndicaliste rappelle qu'Unia a déjà gagné plusieurs procès, face à Migros notamment qui évoquait une telle violation pour empêcher les tractages.
De son côté, Fabrice Chaperon se fera un point d'honneur à défendre, devant la justice, le droit d'informer le personnel. D'ici là, le bras de fer avec Philippe Chevrier se poursuivra au tribunal des Prud'hommes, saisi de l'affaire de l'apprenti licencié.

Sylviane Herranz

 

 

Rectificatif

Contrairement à l'impression que certains lecteurs ont pu avoir à la lecture de l'article du 4 novembre 2009 intitulé «antisyndicalisme à la mode du chef», l'Evénement syndical tient à préciser que M. Philippe Chevrier n'est que propriétaire des murs du Café de Peney et n'était pas l'employeur, ni le responsable de l'apprenti malmené dans cet établissement.
M. Philippe Chevrier ne gère plus le Café de Peney depuis le 1er janvier 2008 et n'a aucun lien de quelque nature que ce soit avec cet apprenti.

 Parution dans l'édition n° 15 du 14 avril 2010



 

Edition n° 44 du 4 novembre 2009

 
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