Seuls les supermarchés veulent des nocturnes
La droite continue son forcing pour une ouverture des magasins le soir et le dimanche à Genève. Les syndicats réagissent

L'ouverture des magasins tous les soirs jusqu'à 20 heures, comme proposé à Genève, ne correspond ni à une demande des consommateurs, ni à celle des petits magasins. Ce sont les grandes surfaces qui veulent à tout prix l'imposer pour «cannibaliser» le petit commerce et ainsi élargir leurs chiffres d'affaires et leurs profits. Une brochure d'Unia et du Sit fait le point sur la question, de même qu'une étude de l'Université de Genève.

«L'élargissement des horaires des magasins concerne tous les salariés», indique une brochure récente publiée par Unia et le Syndicat interprofessionnel de travailleuses et de travailleurs (Sit) à Genève. Car le travail du soir et du week-end peut provoquer un effet boule de neige sur de nombreux autres secteurs: production alimentaire, transports et logistique, poste, transports publics, etc. Au final, c'est l'ensemble des emplois qui risquent de se voir happés dans une durée de travail toujours plus étendue, qui détruit les relations sociales et la vie de famille. Dans ce contexte, le projet de loi maximaliste de la droite genevoise - qui prévoit de prolonger les horaires tous les soirs de la semaine jusqu'à 20 heures, le samedi jusqu'à 19 heures, ainsi que l'ouverture des magasins 4 dimanches par an - inquiète non seulement les syndicats, mais aussi l'ensemble de la gauche. Alors que cette loi devrait être examinée au début de l'année 2010 par le Grand Conseil genevois, les syndicats mettent une brochure détaillée sur le sujet à disposition des travailleurs.

Stratégie de supermarché
La position des partis bourgeois est d'autant plus inopportune que la prolongation des heures d'ouverture le soir et les week-end ne correspond ni à une demande expresse des consommateurs, ni à celle des petits commerces, indiquent les syndicats (ce constat est confirmé par une étude de l'Université de Genève - lire l'encadré ci dessous). Seuls les géants de la distribution, réunis au sein de l'association Trade Club, réclament un tel bouleversement. Le personnel, lui aussi, s'y oppose farouchement.
La brochure des syndicats s'applique à démonter les autres arguments brandis par les partis bourgeois. A commencer par celui de la création d'emplois résultant d'heures d'ouvertures plus larges. «Il se peut bien que Migros, Coop ou Manor aient à augmenter leurs effectifs si le projet de loi est accepté. Cet accroissement se fera toutefois au détriment d'autres magasins qui auront dû supprimer bien plus de postes», concluent les syndicats, chiffres à l'appui. De même, affirmer que le travail du soir et du dimanche sera accompli principalement par des étudiants s'avère fallacieux: «En 2002, les milieux patronaux avaient promis l'engagement massif d'étudiants pour effectuer la nocturne du jeudi soir (qui avait été obtenue à ce moment-là, ndlr): cela n'a pas été le cas. Ce sont essentiellement des vendeuses qui travaillent ce soir-là».

Précarité pour les employés
Et les conséquences du travail du soir pour les employés ne sont que trop connues: perte de vie sociale, impossibilité de concilier vie familiale et vie professionnelle, fatigues et soucis supplémentaires... «En partant de l'hypothèse que ces horaires jusqu'à 20 heures soient généralisés, ce seront quelque 18000 employés qui finiront leur journée de travail entre 20h et 20h40. Cela signifie pour ces personnes, dont une majorité de femmes, qu'elles ne pourront rentrer chez elles que vers 21h-21h40», précise la brochure. Ainsi, plus de 40000 personnes pourraient être affectées par cette mesure, si l'on prend en compte les familles des employés. Or, rien n'est prévu face à ce changement global de mode de vie: «Va-t-on élargir l'horaire des crèches? Améliorer le réseau des transports publics après 20 heures?».

Loi ou négociation?
Aujourd'hui, les partis bourgeois semblent réaliser les risques de faire voter leur loi devant le Parlement. Les syndicats et la gauche ayant déjà annoncés qu'ils lanceraient un référendum le cas échéant. Le peuple pourrait bien refuser de tels horaires, comme cela a été le cas récemment à Fribourg, alors que l'élargissement demandé était bien plus modeste! Les employeurs pourraient tenter une autre stratégie, en essayant d'obtenir des concessions des syndicats lors de la renégociation l'année prochaine de la Convention collective cantonale du commerce de détail...

Christophe Koessler

 

La brochure «Non à l'extension des heures d'ouverture des magasins!» des syndicats Sit et Unia peut être obtenue sous forme électronique ou papier en écrivant à: geneve@unia.ch ou en téléphonant au: 022 949 12 00.

 

Une étude conforte les syndicats

«La quasi-totalité des commerçants interrogés s'accordent sur le fait qu'un élargissement des heures d'ouverture le soir en semaine, ainsi que quatre dimanche par an, ne constituerait pas une mesure avantageuse pour leur établissement», a conclu récemment une étude du laboratoire d'économie appliquée de l'Université de Genève, répondant à un mandat qui lui a été confié par le canton. Les chercheurs expliquent que ce genre de mesures désavantage les petits commerces au profit des gros: «Cet effet est généralement appelé "effet de cannibalisme"... il provient de la fermeture des commerces les moins efficaces qui ne peuvent faire face au surcoût engendré par une extension des heures d'ouvertures». Quant aux consommateurs, les résultats de l'étude s'avèrent moins catégoriques, même si elle ne peut conclure à une forte demande pour des horaires prolongés. L'expérience des nocturnes du jeudi soir amène les universitaires au constat suivant: «Pour la majorité des enquêtés, cette ouverture prolongée des magasins ne semble pas répondre à un besoin impérieux. En effet, près de la moitié d'entre eux (47%) déclarent ne jamais faire d'achats pendant les nocturnes». En revanche, la majorité des consommateurs interrogés répondent par l'affirmative à la question de savoir s'ils profiteraient d'un élargissement des horaires aux autres jours de la semaine... En ce qui concerne l'ouverture du dimanche, cependant, seul un quart des personnes déclarent qu'elles en profiteraient pour faire des achats.

CK

 


 

Edition n° 49 du 9 décembre 2009

 
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