La finance a déshumanisé le travail
Deux syndicalistes de France Télécom et Peugeot parlent de leurs expériences

La dernière journée d'étude des dirigeants des commissions d'entreprises de l'industrie des machines de la région Unia Transjurane a été marquée par les exposés de deux syndicalistes français. Ils ont montré comment leurs entreprises, Peugeot et France Télécom, vivent les restructurations dictées par la course au profit. Coup de projecteur.

Les présidents et vice-présidents d'une quinzaine de commissions d'entreprises de l'industrie des machines du Jura et du Jura bernois ont suivi une journée d'étude au début de ce mois à Boncourt. Organisée par Unia Transjurane, cette journée animée par Achille Renaud a débuté par une visite de la fabrique de cigarettes, British American Tobacco, la plus grande entreprise du Jura. Outre les échanges d'expériences, d'informations et un intermède musical signé par le syndicaliste Jean-François Donzé, le thème de la rencontre était centré sur les impacts des restructurations sur les conditions de travail. Deux intervenants français sont montés à l'abordage de ce sujet, Daniel Guillot, délégué syndical CFDT de France Télécom-Orange et Jean-Claude Durupt, membre du comité d'entreprise de Peugeot à Sochaux - près de Montbéliard - et délégué de Force Ouvrière. Un choix particulièrement représentatif de la lourde actualité sociale de l'Hexagone, avec la vague de suicides chez France Télécom et les difficultés récurrentes de l'industrie automobile dont l'industrie jurassienne ressent les retombées.

Privatisation et restructuration chez France Télécom
France Télécom d'abord. Daniel Guillot précise que ce ne sont pas 24 mais bel et bien 32 suicides directement liés au travail qui ont ébranlé l'entreprise en l'espace de ces vingt derniers mois. «Si l'on voulait s'en tenir cyniquement aux statistiques, je dirais que sur une entreprise de 100'000 employés en France (le double dans le monde), on se situe dans la moyenne. La différence, c'est que les collègues qui ont commis ces actes désespérés ont motivé leur geste. Ils ont fait éclater au grand jour la déshumanisation du travail, l'insupportable pression qu'ils subissaient au quotidien. Cela se passe dans beaucoup d'autres entreprises, mais cela se sait moins.» Remontant aux dates qui ont marqué la privatisation et la restructuration du géant français des télécommunications, le syndicaliste évoque notamment l'année 2002. «L'entreprise qui venait de faire de nombreux rachats importants dans toute l'Europe s'est retrouvée empêtrée dans la crise de la bulle des valeurs technologiques.» Résultat? Un déficit de 22 milliards d'euros ajouté à 68 milliards d'euros de dettes liées principalement aux opérations de rachat.
Et c'est là que commence véritablement une politique consistant à faire payer au personnel les trop gros appétits de la direction et les pertes boursières. «On nous a imposé des Cost Killers. Ces chasseurs de coûts ont pris le contrôle de la gestion en serrant la vis au maximum, au-delà du possible. L'humain a disparu, nous sommes devenus de simples numéros. Et ce n'est pas une image: notre identification commence par un code avant notre nom. Tout est devenu matière à faire du profit: flicage, contrôle, pressions, course à la productivité.» En 2005, plus de 22'000 emplois sont supprimés et dopés par la haute conjoncture, le bénéfice dépasse les 7 milliards d'euros. «On croyait enfin pouvoir respirer mieux. Mais cet argent, les salariés n'en ont pas vu la couleur. Il est allé directement chez les actionnaires qui se sont offert des cadeaux somptueux.»

Poussés vers la sortie...
A force de négociations, les syndicats finissent par obtenir une atténuation des effets de cette brutale restructuration, via l'amélioration des conditions de travail et de l'emploi. Mais la crise actuelle a tout bouleversé. France Télécom pratique une politique d'entreprise qui consiste à pousser à la démission les salariés, particulièrement ceux qui ont conservé le statut de fonctionnaire. «On vous brime, on vous dégoûte, on vous oblige à tout moment à changer de poste et de métier, sans raison valable, sinon celle d'entrer dans le concept que les managers ont baptisé "time to move", autrement dit, il est temps de bouger. Les cadres, eux, ne bougent pratiquement jamais, mais obligent les autres à le faire. Ils forcent par exemple un technicien à travailler dans un call centrer (centre d'appel) et ils exigent de sa part les mêmes performances qu'une personne bénéficiant de dix ans d'expérience dans ce domaine. Ils te poussent vers la sortie. Ils font tout pour envenimer la concurrence entre les employés. Ils ont doté les call center de logiciels anglo-saxons où tout est déshumanisé et dans lequel l'action syndicale est traitée comme une nuisance. C'est tout cela qui a créé un climat détestable, de peur, d'angoisse, de déstabilisation. La source du problème vient du fait que ce sont les financiers qui ont pris le pouvoir dans l'entreprise. Ils fixent des objectifs qui ne répondent pas aux réalités de la production mais aux appétits démesurés des actionnaires. C'est dire que l'organisation du travail est la clé du problème. Voilà pourquoi nos revendications syndicales sont centrées sur cette question.»

Rentabilité en cause chez Peugeot
Chez Peugeot, la situation est différente, mais la crise qui a fortement plombé l'industrie automobile mondiale rend la situation de la branche incertaine. «Nous avons perdu 600 emplois cette année», indique Jean-Claude Durupt, membre du comité d'entreprise de l'unité de Sochaux et délégué du syndicat Force Ouvrière (FO). «A Sochaux, nous étions 42'000 en 1980 et nous ne sommes plus que 12'000 aujourd'hui.» Le signe d'un gain de productivité, en partie imputable aux progrès technologiques, certes, mais aussi aux efforts toujours plus poussés que l'on demande aux ouvriers. «Tout s'accélère. Avant, un modèle de voiture durait cinq ans, avec un petit lifting à mi-parcours. Maintenant, il faut changer constamment. Les ouvriers ont en moyenne une minute par voiture pour effectuer leur intervention. Il y a dix ans, ils en avaient trois! Ils pouvaient donc rattraper une erreur. Aujourd'hui au contraire, si une vis ne rentre pas, on arrête toute la ligne. C'est la conception des financiers. Ils sont pressés. Les industriels avaient une autre démarche: faire une bonne voiture du premier coup.»

Isolement
Le syndicaliste déplore une organisation du travail qui conduit à l'isolement. «Les problèmes humains se multiplient et il n'y a plus personne à qui se confier, à part le délégué syndical. Nous n'avons plus de force d'appui. Avant nous pouvions parler au directeur des ressources humaines. S'il y avait par exemple un décès dans la famille d'un travailleur, il donnait le soutien et les conseils nécessaires. Aujourd'hui, ces directeurs-là n'ont même plus le temps de s'occuper des vivants... Alors pour les morts... Ces cadres sont devenus de simples relais de la direction. Ils n'ont plus les compétences et la formation pour s'occuper des gens.»
Chez Peugeot comme à France Télécom ou ailleurs, les syndicats se battent pour que l'entreprise ne devienne pas un rassemblement anonyme de personnes isolées, formatées pour nourrir un actionnariat déresponsabilisé. Ils veulent remettre l'humain et la qualité du travail au cœur de l'entreprise.

Pierre Noverraz

 

Renault condamné après un suicide

«Mon fils doit savoir que son père n'était pas fou, mais qu'il s'est fait broyer par une entreprise qui s'appelle Renault et qui a broyé d'autres personnes», a déclaré jeudi dernier sur France info, Sylvie, veuve d'un ingénieur qui s'était jeté du 5e étage du bâtiment principal du Technocentre de Renault à Guyancourt en 2006, à l'âge de 39 ans. Un centre qui avait connu cette année-là une vague de suicides.
«Sans cette organisation du travail, mon mari serait encore en vie aujourd'hui», poursuivait-elle juste avant la séance du tribunal des affaires de sécurité sociale de Nanterre, saisi par la famille qui demandait un euro symbolique de dommages et intérêts. Avant de saisir la justice, Sylvie avait dû faire reconnaître le suicide comme un accident du travail par la sécurité sociale. Jeudi dernier, le tribunal condamnait Renault pour «faute inexcusable». Outre l'euro symbolique, l'entreprise devra prendre à sa charge l'intégralité de la rente versée à la veuve et à son fils qui était payée jusque-là par l'assurance maladie.
Sylvie a fait part de son soulagement de voir que la justice avait reconnu ce qu'avait subi son mari. Elle espère que cette condamnation sera «un signal fort» pour toutes les entreprises qui «sacrifient tout sur l'autel de la rentabilité» et pour les salariés.

L'ES

 

 


 

Edition n° 51/52 du 23 décembre 2009

 
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