Jallut: des méthodes de gangster

Il a viré la presque totalité de ses travailleurs parce qu'ils refusaient des conditions de travail revues à la baisse, et cela en l'absence de toute consultation. Le patron de Jallut SA a violé en toute liberté la loi et n'affiche que mépris pour ses employés. Unia passe à l'action.


«Odieux, ignoble». Les travailleurs de Jallut SA à Bussigny sont indignés par l'attitude de leur patron et veulent défendre leurs droits. Car Yves Jallut, président et administrateur délégué, les a à peu près tous licenciés fin décembre après qu'ils aient refusé la perte de leur 13e salaire, de leur 5e semaine de vacances pour ceux, et ils sont nombreux, qui ont plus de 20 ans d'ancienneté, la suppression des primes d'usine et des primes à la vente pour les employés des 14 magasins répartis dans toute la Suisse. Mais ce n'est pas tout. Outre leur licenciement, les travailleurs sont sans cesse harcelés, injuriés. «Il nous a même traités de voleurs, nous a dit qu'on lui coûtait trop cher», lance un ouvrier de Bussigny lors de l'assemblée convoquée par Unia la semaine dernière. Plus de 20 salariés de cette entreprise fabriquant et distribuant de la peinture étaient présents.

«Il n'y a rien à discuter!»
«Dans l'administration, l'ambiance s'est dégradée fortement depuis un an, lorsqu'une des filles du patron est venue seconder son père. Il a commencé à nous épier, puis a été sur le dos de ceux de l'usine», raconte une employée. Les travailleurs expliquent que le patron a convoqué le personnel de l'administration, puis celui de la production, début novembre, pour leur expliquer la situation. «Il a été détestable. Il nous a montrés le chiffre d'affaires, mais l'entreprise n'est pas dans les chiffres rouges», témoigne une personne. «Il a comparé ces chiffres avec une des meilleures années. Il a été ignoble, agressif, personne n'a osé poser de question. Puis il nous a remis une feuille avec une liste d'économies: ôter le 13e salaire, diminuer le salaire, les vacances, etc. On devait cocher ce qu'on acceptait...» «Il nous a aussi dit que l'on n'avait pas le choix, qu'il n'y avait rien à discuter», lance un ouvrier. «Et que soit on acceptait, soit il virait tout le monde. Il nous a mis énormément de pression», indique un autre.
Le 18 décembre, les travailleurs recevaient une circulaire leur indiquant ce qui serait supprimé, jointe à un nouveau contrat de travail qu'ils devaient retourner jusqu'au 29 décembre, faute de quoi leur collaboration «serait remise en question». Et le 29 décembre déjà, puis le 30, les lettres de licenciements ont fusé. Les refus de signer le contrat ont été nombreux à Bussigny. «Pour moi, entre le 13e salaire, la semaine de vacances et les primes, cela représente environ deux mois de salaire en moins. Un vendeur m'a dit qu'il perdait 9000 francs par an», indique un travailleur.

Licenciements abusifs
Pour Jean-Marc Cuany, secrétaire syndical à Lausanne, ces licenciements sont clairement abusifs. «Le questionnaire qu'il vous a remis n'est en aucun cas une procédure de consultation, et il n'a rien communiqué au service de l'emploi comme le lui oblige la loi», dit-il, invitant les travailleurs à contester leur licenciement car ils n'ont pas eu la possibilité de faire des contre-propositions.
Mandaté par l'ensemble des travailleurs présents, Unia va écrire au patron pour exiger une entrevue et un véritable plan social. Le syndicat interviendra aussi pour que les employés ne soient pas pénalisés au chômage (voir ci-dessous).

Le mépris continue
Mais la pression et les insultes continuent dans l'entreprise, par exemple à l'égard des ouvriers qui travaillent dans la poussière, lorsqu'ils vont chercher un peu d'eau pour se désaltérer. Bien qu'il ait pris les devants avec une offre d'emplois publiée le 24 décembre, le patron semble réaliser qu'il risque d'avoir des problèmes pour faire tourner sa boîte fin mars, date de la fin des contrats. «A Bussigny, il ne restera plus que 3 ou 4 personnes», confie un ouvrier. Le patron essaie maintenant de faire pression sur certains licenciés pour qu'ils restent. Comme ce chauffeur qui touche 4500 francs de salaire, alors que le chômage a proposé à Yves Jallut des chauffeurs à... 5500 francs par mois. «Je lui ai dit qu'à ce tarif, et avec le 13e, je pourrais envisager de rester», explique le chauffeur congédié. Une employée raconte que sa remplaçante vient de commencer, à 100%. Or toute l'entreprise est au chômage partiel à 20% depuis la mi-novembre! Moment où le patron a allongé la durée du travail de 25 minutes par jour...

Sylviane Herranz

 

Témoignage d'un vendeur de Bussigny

«Le 22 décembre au matin, je suis venu travailler mais j'étais au bout du rouleau. J'ai appelé le médecin, je n'en pouvais plus. Depuis l'été, il y avait une énorme pression au magasin. J'ai eu un rendez-vous pour l'après-midi. J'ai tenté 15 fois d'appeler la responsable des ressources humaines pour l'avertir de mon absence mais elle ne répondait pas. Alors je lui ai fait un mail. Deux minutes après, elle était dans le magasin. Elle m'a demandé ce que j'avais et m'a dit que j'étais obligé de le lui dire sinon elle considèrerait mon absence comme un abandon de poste. Puis le patron est arrivé, il m'a hurlé dessus et m'a dit que si je n'étais pas là l'après-midi, il me virait. Elle m'a ensuite demandé si j'avais le sida ou le cancer. Je lui ai dit non. "Ce n'est donc pas un motif pour quitter votre poste", m'a-t-elle lancé en me menaçant de me licencier immédiatement. Après cette altercation, j'ai pris mes affaires, j'ai posé la clé et je suis parti. J'ai reçu un coup de fil l'après-midi, puis ma lettre de congé par la poste...»

Propos recueillis par SH

 

Doublement pénalisés

Le patron savait qu'il tenait le couteau par le manche et que les travailleurs risquaient gros en refusant leur nouveau contrat de travail. D'une part, en perdant leur emploi dans un contexte de crise économique. Et d'autre part parce qu'ils risquent d'être durement pénalisés par l'assurance chômage : le refus d'un travail réputé convenable peut en effet être sanctionné de 2 à 3 mois d'attente, mais au minimum de 31 indemnités, soit un mois et demi! Une sanction décidée par les Offices régionaux de placement (ORP).
Mais qu'est-ce qu'un travail convenable ? C'est un travail dont le salaire est égal ou supérieur à l'indemnité chômage, soit 80% ou 70% du salaire selon les charges familiales, indique Aldo Ferrari, secrétaire régional d'Unia. Par contre, s'il s'agit d'un licenciement abusif, l'ORP peut renoncer à appliquer la sanction. Mais pour cela, il faut que le syndicat intente une action en constatation auprès du tribunal des prud'hommes. Une procédure qui peut prendre du temps.
Malgré ces risques, en refusant les méthodes de gangster de leur patron, les travailleurs ont défendu leur dignité. «Nous avons beaucoup de respect pour le courage que vous avez eu de dire non, souligne Aldo Ferrari. Car à terme, une entreprise qui baisse ses salaires coule.»


SH

 

L'ES du 20 janvier 2010 


 

Droit de réponse à propos de l'article intitulé «Jallut: des méthodes de gangster» (Publié dans l'Evénement syndical n° 7/8 du 17 février 2010)

Afin de minimiser les pertes de l'année écoulée et d'assurer sa pérennité, Jallut SA a décidé, à regret, de prendre des mesures qui concernent l'ensemble des collaborateurs, membres de la Direction inclus.
Les 22 et 27 octobre 2009, des séances avec l'ensemble des collaborateurs du site de Bussigny ont été organisées afin de discuter de la situation de l'entreprise et d'annoncer la baisse du chiffre d'affaires, la diminution des tonnages produits dès 2008 ainsi que les prévisions 2009 et 2010.
La Direction a informé ses collaborateurs que de nouvelles mesures administratives et stratégiques devraient être mises en place afin d'adapter au mieux l'entreprise à la situation actuelle et à moyen terme du marché suisse et mondial. Jallut SA a transmis à l'ensemble des employés du site de Bussigny un questionnaire à remplir de manière anonyme afin de connaître leur opinion sur les mesures économiques alternatives envisagées (chômage partiel sur le site de Bussigny, abandon des heures supplémentaires et/ou du 13e salaire, diminution du salaire). Dans sa majorité, le personnel de Bussigny a proposé, comme unique mesure, l'abandon des heures supplémentaires, étant précisé que cette même majorité n'en cumulait pas.
Par solidarité envers ses employés et afin d'éviter des licenciements massifs, l'entreprise familiale a décidé d'introduire une mesure de chômage partiel sur le site de Bussigny, puis de modifier le contrat de travail de l'ensemble de son personnel en supprimant, dès 2010, le 13e salaire. Cette dernière mesure est également appliquée aux membres de la direction. Le 13e salaire 2009 a été versé normalement.
Bien qu'ils aient été personnellement informés de ces mesures, plusieurs collaborateurs n'ont pas accepté ces conditions de travail. Leur contrat a dès lors été résilié en respectant le délai de congé légal.
A l'exception de la production, où l'effectif sera réduit de trois à quatre personnes, les collaborateurs licenciés seront remplacés, afin de garantir la bonne exécution des tâches au sein du siège social et satisfaire la clientèle dans les 14 magasins appartenant à l'entreprise.
Tous les magasins continuent normalement leur activité commerciale.
La direction de Jallut regrette vivement de devoir prendre de telles mesures et comprend la déception et l'inquiétude de ses collaborateurs. Elle estime toutefois que ces décisions permettront d'assurer la pérennité de l'entreprise. 


Yves Jallut, Président et Directeur général de Jallut SA, Bussigny

 

Edition n° 3 du 20 janvier 2010

 
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