Halte aux agissements seigneuriaux de certains hôtels
Un réceptionniste s'est fait voler la recette du jour. Son patron exige qu'il rembourse.L'affaire a été portée devant la justice

Si les rapports de travail avec l'employeur étaient qualifiés «d'excellents», la disparition d'une recette de la journée va complètement modifier la donne. Et déboucher sur la démission de Pierre (prénom fictif), suite à sa dépression, puis sur l'intervention du Tribunal des prud'hommes. Un épilogue que cet homme de 24 ans n'aurait jamais imaginé. L'histoire débute en juin 2009. Un vendredi de ce mois, l'homme - qui travaille depuis bientôt une année comme réceptionniste dans un luxueux hôtel genevois - s'apprête à quitter son service. Il est 22 heures. Comme d'habitude, Pierre a au préalable compté la recette du jour. Celle-ci s'élève à quelque 4800 francs. Respectant la procédure usuelle, il demande à sa collègue de contrôler la somme avant que tous deux ne contresignent l'enveloppe dans laquelle est glissé l'argent. Cette dernière doit ensuite être mise dans une boîte aux lettres située à la réception, une boîte dérobée au regard de la clientèle mais connue de tout le personnel. Le dépôt de l'enveloppe incombe normalement à Pierre.

Mise en garde ignorée
Ce soir-là, c'est pourtant sa collaboratrice qui s'en charge. On verra d'ailleurs sur les images de la vidéosurveillance la remise de l'enveloppe à cette dernière. Mais pour le réceptionniste, cette formalité ne revêt aucune importance. «L'un ou l'autre, cela ne changeait rien. Et j'ai clairement entendu le bruit de l'enveloppe tombant dans la boîte», raconte Pierre. Le week-end s'écoule avant que ne soit relevée la boîte. Un fait habituel, même si les employés ont à plusieurs reprises signalé à la direction les risques encourus par une telle pratique - n'importe qui pourrait en effet être tenté de récupérer le contenu de la boîte dans l'intervalle. Mise en garde ignorée des supérieurs. Le lundi, le chef de la réception signale à Pierre la disparition de l'enveloppe. Lui et sa coéquipière sont suspectés. La direction dépose plainte pour vol contre X. S'ensuivent des interrogatoires de tous les réceptionnistes. Au final, la police se prononce sur un non-lieu et classe l'affaire. Entre-temps, la direction, bien décidée à récupérer son argent, convoque Pierre en juillet. Elle le somme de signer une lettre par laquelle il reconnaît ne pas avoir respecté la procédure et où il s'engage à rembourser le montant disparu - soit environ un salaire et demi. Le réceptionniste refuse. L'ambiance se dégrade. On porte sur lui des regards accusateurs. Il poursuit son activité la boule au ventre, sous antidépresseurs avant d'être mis en arrêt maladie. Un congé qui finira par déboucher sur sa démission, sa santé ayant largement été fragilisée. De son côté, le patron n'hésite pas à se rembourser en partie lui-même, ponctionnant le 13e salaire de l'employé et son droit aux vacances pour un montant de quelque 3000 francs.

Pour ses collègues
Un geste inadmissible pour Unia qui entre en jeu et défend son membre. Non seulement le syndicat exige la restitution du dû de Pierre, mais demande aussi des indemnités proportionnelles aux pertes de gain subies suite à son arrêt maladie et au chômage. «Les risques liés à une perte financière - vol, erreur de caisse, etc. - incombent à l'employeur. Nous avons des jurisprudences dans ce sens. Mais souvent, les employés ignorent cet état de fait», précise Fabrice Chaperon, en charge du dossier. Une séance de conciliation échoue. Le responsable de l'hôtel limite son offre à effacer l'ardoise du montant manquant, après la retenue des 3000 francs. Les arguments : selon une note de service figurant dans le classeur des collaborateurs, le réceptionniste et sa collègue ont accepté, à leur engagement, les règles du jeu fixées. Si de l'argent manque, ils doivent le rembourser. La direction ne s'en prend pourtant qu'à Pierre, au motif qui ne s'agit pas d'un trou dans la recette mais de sa disparition entière. Une particularité qui suscitera les interrogations des juges lors de l'audience au Tribunal des prud'hommes, le 2 février dernier. Pierre attend maintenant le verdict. S'il a entrepris cette démarche, ce n'est pas, précise-t-il, pour toucher de l'argent - hormis celui qu'on lui a retenu - mais bien parce que son histoire n'est pas isolée. Et qu'il aimerait voir la pratique changer. «Ce n'est pas à l'employé d'assumer les risques et de rembourser le patron. Je souhaite que les agissements seigneuriaux de ces hôtels cessent. Plein de personnes se trouvent dans mon cas.» A noter qu'aujourd'hui, presque tous les anciens collègues de Pierre ont démissionné. «Ils ont été affectés par cette affaire. S'ils ne sont pas partis seulement en raison de cet événement, il a agi comme élément déclencheur. Tous savaient que ça pourrait aussi leur arriver.»

Sonya Mermoud

 


 

Edition n° 6 du 10 février 2010

 
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