Il est comme mon père
En sa qualité de mentor, Coll MacDougall-Hunter a épaulé le jeune Kodjo Eklou dans nombre de démarches administratives

Un adulte au bénéfice d'une expérience professionnelle épaule un jeune dans ses démarches de formation ou d'insertion sur le marché du travail: voilà en quoi consiste le programme de mentorat développé par l'Œuvre suisse d'entraide ouvrière de Genève. Une initiative lancée en 2007 à laquelle participe actuellement une soixantaine de bénévoles à l'image de Coll MacDougall-Hunter qui offre ses conseils avisés à Kodjo Eklou, natif du Togo. Entretiens et présentation d'un projet solidaire.

D'un côté, de l'admiration; de l'autre de la reconnaissance: trois ans de relations de mentorat ont permis à Coll MacDougall-Hunter et à son protégé, Kodjo Eklou de tisser des liens emprunts de sympathie et de respect mutuels. Et de surmonter ensemble nombre d'obstacles. La préface de leur histoire est écrite en février 2007. A cette date, Coll MacDougall-Hunter découvre dans un journal un article sur le mentorat développé par l'Œuvre suisse d'entraide ouvrière (Oseo). Retraité de l'Onu depuis 2004, l'homme juge l'idée généreuse et se porte volontaire. S'il travaille comme professeur de relations internationales dans une université privée, cette activité lui laisse suffisamment de temps pour venir en aide à un jeune. «J'ai eu la chance de faire une belle carrière. Je dispose d'un solide réseau de contacts. J'ai eu envie d'en faire profiter d'autres» déclare cet Ecossais d'origine, naturalisé suisse. Quelques mois plus tard, suite à des entretiens et des modules de formation, une première réunion est organisée entre mentors potentiels et élèves du Semo, le semestre de motivation pour jeunes en rupture mis en place par l'Oseo.

Rebelle et sceptique
Kodjo y participe. Sceptique. Et plutôt rebelle à cette perspective. Il a déjà une expérience de la vie professionnelle et ne voit pas l'utilité d'un mentor. «J'étais agacé. Je me suis dit que j'allais avoir quelqu'un sur le dos qui me contrôlerait 24 heures sur 24», se souvient-il. En dépit de ses doutes, il accepte de rencontrer Coll. Ancien économiste dans le domaine des transports, l'homme connaît bien l'Afrique, alors principal terrain de ses activités. Un bon point aux yeux du Togolais qui a quitté son pays à l'âge de douze ans pour rejoindre son père installé en Suisse. «Je me suis dit qu'il n'y aurait alors pas trop de dépaysement; que cette personne pourrait me comprendre.» Les deux hommes font connaissance. Le courant passe. Mais le chemin s'annonce difficile. «Je l'ai surnommé l'huître» plaisante Coll qui découvrira, petit à petit, le vécu de son protégé. Un passé douloureux...

Violences paternelles
Retiré à son père qui le frappe, Kodjo se retrouve, à 14 ans, dans un foyer. «Avant le déménagement, j'arrivais à l'école couvert de bleus» raconte-t-il. De retour dans la maison familiale à 16 ans, Kodjo croit que son père a changé. A tort. «Au début, la vie était rose, mais il a rapidement repris ses habitudes. J'étais comme une balle de tennis.» L'adolescent est alors placé dans un nouveau centre où il demeure jusqu'à 19 ans, âge auquel il entame un apprentissage dans la vente. Il fait alors une nouvelle tentative de vivre sous le toit paternel. Mais c'est la guerre. Kodjo va régulièrement dormir chez des amis et, petit à petit, quitte définitivement le domicile familial. Un contexte qui se ressent sur sa formation. «Je n'arrivais plus à me concentrer.» Kodjo abandonne. Entre-temps, sa mère est victime d'un accident de moto au Togo. L'ex-apprenti passera deux mois à ses côtés, dans son pays natal.

Labyrinthe administratif
A son retour, Kodjo travaille temporairement comme magasinier puis passe par la case chômage avant d'intégrer le Semo. Il est ensuite engagé comme vendeur dans un commerce qui lui refuse la possibilité de faire un apprentissage. «Il était exploité et payé en fonction des ventes» s'indigne Coll. Nouvelle rupture. Mais dans l'intervalle, la situation administrative et financière de Kodjo s'est totalement détériorée. Factures en souffrance, poursuites, taxations d'office, adresses invalidées... «Un mini rouage fait défaut et toute la machine se grippe» résume Coll. Le jeune homme est acculé devant des murs administratifs et financiers qu'il ne sait comment franchir. Lâché par son père rentré au pays, partageant un appartement avec son amie, il n'arrive plus à subvenir à ses besoins. Son mentor va l'aider à remonter la pente et à résoudre ses problèmes les uns après les autres. Plan de règlement des dettes et demandes répétées à l'Hospice général pour obtenir une aide financière. Les bagarres avec le Centre d'action sociale s'engagent. Difficiles. Interminables. Kafkaïennes. A force de ténacité, Coll et Kodjo parviennent à leur fin. Le jeune obtiendra finalement un soutien financier. «La situation était totalement injuste. D'autant plus que Kodjo faisait tout pour s'intégrer. Sans mentor, l'administration l'aurait broyé... Je ne pensais pas que ce serait si compliqué... A force de refus, on risque vraiment de pousser des personnes de bonne volonté dans la délinquance. En comparaison, j'ai eu, dans ma jeunesse, une chance extraordinaire» note le mentor qui se souvient encore de ce Noël 2007 où le jeune homme n'a que quelques francs en poche.

Un voyage en perspective...
Dans l'intervalle Kodjo a trouvé une place d'apprentissage. Depuis le 1er septembre 2008, il a été engagé par Smart Auto Carouge comme apprenti en gestion de commerce de détail, spécialisé en pièces détachées et logistique. «Il m'a appelé immédiatement pour m'annoncer la bonne nouvelle. Aujourd'hui, même s'il se montre très modeste, il a d'excellentes notes. Il décrochera l'an prochain son CFC. J'en suis sûr» lance Coll, très fier de son «pupille». Kodjo dira simplement de son mentor: «Il est comme mon père. J'aimerais un jour lui faire découvrir le Togo.» Un ange passe. Coll est visiblement ému. Et d'enchaîner. «C'est une belle histoire. Elle m'a beaucoup appris sur ce que peut ressentir un jeune en situation de détresse. Kodjo ne s'est jamais plaint... Et chaque fois qu'il a obtenu un succès, il m'a appelé. Très encourageant.» Aujourd'hui, le facilitateur estime qu'il a rempli son mandat à 90%. «Il reste encore quelques problèmes financiers à régler.» Un accompagnement qui aura duré bien au-delà de la période de mentorat prévue, mais comme note Coll avec un humour déguisé, «un mentor s'engage ou il dégage». Sourires... De son côté, Kodjo conclut sur le ton de la gratitude: «Sans lui, j'aurais certainement mal tourné. Si je ne l'avais pas connu, ma vie serait un désastre.» 


Sonya Mermoud

 

 


Passeport pour le monde professionnel

Directeur de l'Œuvre suisse d'entraide ouvrière à Genève, Christian Lopez précise les modalités du mentorat. Un programme où l'écoute occupe une place prioritaire

Ni un parent, ni un psychologue, ni un assistant social, ni un orienteur professionnel, ni un animateur... S'il est plus facile de qualifier ce que n'est pas le mentor, Christian Lopez, directeur de l'Œuvre suisse d'entraide ouvrière (Oseo) à Genève, retient tout de même une définition positive: «C'est une personne qui est là pour écouter sans juger, conseiller et guider.» Quant à sa mission, elle consiste à aider le jeune - âgé de 16 à 25 ans - à réaliser son projet de formation ou d'insertion sur le marché du travail. «On attend du mentor qu'il lui ouvre son réseau de contacts et qu'il le soutienne dans d'éventuelles questions sur le travail ou sur la vie en général.» Un profil pour le moins large... Tout un chacun au bénéfice d'une expérience professionnelle et n'étant pas sous le chef d'une inculpation judiciaire peut ainsi proposer ses services. «Actuellement nous bénéficions de l'aide d'une soixantaine de mentors, hommes et femmes confondus. A l'exception de 25% de retraités, tous sont encore actifs.»
Avant d'entrer dans le rôle de «facilitateur», le mentor suit une formation basée sur l'écoute active et le dialogue, les structures d'insertion genevoises et la manière de motiver le jeune dans ses démarches. Des réunions sont aussi organisées ponctuellement avec les référents de l'Oseo pour des débriefings. Depuis la mise en œuvre du programme, la majorité des dyades n'a rencontré aucun problème particulier. «En cas de désaccord, nous proposons toutefois la création d'autres paires.»

Décalages structurels
Le mentorat a été mis sur pied en 2007 par l'Oseo suite à une enquête menée auprès d'une trentaine de jeunes, d'entreprises et des spécialistes de l'insertion professionnelle. Cette étude a révélé des «décalages structurels» propres à être atténués par l'initiative de l'organisation caritative. «On s'est rendu compte qu'il y avait de l'incompréhension entre les jeunes et le monde du travail. Les demandes et les attentes étaient différentes. Des employeurs estimaient par exemple qu'une personne de 20 ans n'avait plus sa place dans un apprentissage en raison de son âge. Et que nombre de jeunes ne voulaient pas travailler. De leur côté, ces derniers critiquaient le fait d'être souvent utilisés ou de ne pas bénéficier de place permettant un développement futur» résume Christian Lopez soulignant encore un autre problème. «La plupart des familles des jeunes concernés se trouvent en situation de précarité, d'exclusion sociale et ne bénéficient d'aucun réseau ou presque.» Autant de raisons qui conduisent le directeur de l'Oseo à préciser que le mentorat est un «passeport pour entrer dans le monde professionnel».


SM

Le mentorat vous intéresse? Davantage d'informations sur le site Internet www.oseo-ge.ch ou par tél.: 022 304 13 40.

 


 

Edition n° 9 du 3 mars 2010

 
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