Une vie pour son usine puis...plus rien
Gianna Marly, présidente des métallos vaudois, est victime de cette crise fossoyeuse d'emplois et d'existence

«Cette crise, nous ne l'avons pas vue arriver. Fin 2008, les commandes ont chuté d'un coup, de 50%. Puis complètement...» Gianna Marly, ouvrière chez Tesa à Renens, raconte la violence de cette nouvelle crise économique, dont elle sera l'une des nombreuses victimes. Son entreprise, produisant des appareils de mesure de haute précision, comptait 80 temporaires et 360 employés fixes. Les temporaires ont été les premiers à partir. Puis une charrette de licenciements a suivi début 2009, et une seconde était annoncée quelques mois plus tard. Le nom de Gianna figurait sur la liste...
Membre de la commission d'entreprise depuis 26 ans, Gianna Marly avait déjà traversé deux crises. Mais contrairement à ces dernières, l'usine s'est retrouvée cette fois sans travail, au chômage technique. «Ça fait drôle une usine vide, sans bruit», relève Gianna, qui a passé 38 ans chez Tesa, d'abord comme «câbleuse en électronique» pour terminer ouvrière au contrôle qualité.

38 ans dans l'entreprise
Fille de saisonnier italien, Gianna est arrivée en Suisse alors qu'elle était enfant. Après l'école, à l'inverse de son frère, elle n'a pas pu suivre de formation. «A l'époque, les filles devaient travailler et se marier! J'avais trouvé une place pour un apprentissage de tailleur pour hommes, mais ma maman n'a jamais accepté», sourit-elle. Elle débute donc chez Tesa à 19 ans. Cinq ans plus tard, à la naissance de son fils, elle arrête de travailler pendant deux ans, puis reprend en 1976 sans discontinuer. En 1984, elle est élue à la commission d'entreprise. Elle adhère ensuite au syndicat FTMH. Dans l'usine, elle s'engage aussi sans compter comme samaritaine et responsable de l'infirmerie. «Je n'étais jamais à la maison. Mon mari m'a même conseillé une fois de prendre un hamac!»
Elle s'investit également au niveau syndical. Depuis huit ans par exemple, elle siège à la commission de négociation de la convention collective des machines. Elle préside le groupe des métallos d'Unia Vaud, est déléguée aux Assises de la place industrielle vaudoise. Et participe aux comités de section et de région du syndicat.

Aucune reconnaissance
Mais aujourd'hui, à 59 ans, Gianna vit avec un profond ressentiment envers cette entreprise qui fut sa deuxième maison. En octobre dernier, quand elle apprend qu'elle est sur la liste des licenciés, c'est le choc. «Après 38 ans de service, ça fait mal.» Le secrétaire syndical Yves Defferrard et le président de la commission d'entreprise interviennent auprès de la direction. «J'avais déjà été sauvée une fois. Ils auraient pu me sauver une seconde fois, mais j'aurais dû retravailler avec un chef qui m'avait mobbée il y a cinq ans.» Ce mobbing avait détruit sa santé au point qu'elle ne pouvait presque plus marcher et qu'elle est tombée en dépression. Pour elle, il était hors de question de revivre cette situation. «C'était mon poste ou ma santé. J'ai choisi la santé», relève-t-elle avec un brin d'amertume. Car ce choix cornélien ne lui laissait guère de possibilités: soit retravailler avec un chef harceleur, soit accepter de partir avec un plan social qualifié de très bon par le syndicat, passer deux ans au chômage, puis prendre la retraite anticipée qu'elle avait déjà envisagée. «Je suis tombée de très haut. J'avais prévu de fêter mes 40 ans de maison en juin 2012 et de partir à la retraite en juillet, à 62 ans. Mais ce départ aujourd'hui, sans aucune explication sur les raisons du licenciement, sans aucune reconnaissance, c'est douloureux. Et c'est une preuve de plus que les membres des commissions ne sont pas protégés.»

Toute une vie détruite
C'est en juin prochain que Gianna, libérée de son obligation de travailler jusque-là, se retrouvera au chômage. «Plus cette échéance approchait, plus j'avais le nœud à l'estomac. J'ai laissé toutes mes belles années dans cette maison, je suis la plus ancienne et j'ai passé plus de 20 ans dans la commission. Je suis écœurée. Tesa, c'était ma boîte, c'était chez moi, je me suis battue pour sa renommée. Et à la fin, tout change et tu n'es plus rien, qu'un numéro, et même moins que rien passé un certain âge. Beaucoup de personnes ont vécu la même situation, c'est inhumain. C'est toute une vie qui est détruite.»
Bien sûr, Gianna est consciente qu'elle a bénéficié d'un bon plan social. Mais l'argent ne remplacera jamais une activité, un statut social. «J'ai le sentiment d'être inutile, hors circuit. Une partie de moi a été détruite avec ce système et je perds tout. Je vais devoir remettre mes mandats à la convention collective et aux Assises. Mais tant que je serai au chômage, je resterai présidente des métallos. Car je ne suis pas une jeune retraitée comme certains me disent, mais bien une vieille chômeuse! Et je ferai tout pour retrouver un travail, même si à mon âge, il ne faut pas rêver», relève la militante, qui va perdre au chômage 30% de son maigre salaire de 4000 francs net par mois.
Même si Gianna Marly est blessée au plus profond d'elle-même, elle garde une force impressionnante, une force de conviction, d'engagement pour les autres, une force symbolisée par son mandat de présidente des métallos, un monde d'hommes où elle a su prendre la place qu'elle méritait, et qu'elle gardera on l'espère encore longtemps.

Sylviane Herranz

 


 

Edition n° 13/14 du 31 mars 2010

 
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