Similor délocalise en rabotant les conditions de travail
La délocalisation du robinetier Similor de Genève à Bâle vient de se terminer. Unia Genève déplore l'abandon de la CCT

Les travailleurs de Similor avaient réagi par deux débrayages à l'annonce de délocalisation de leur entreprise faite au printemps 2008. Le transfert de Carouge (Genève) à Laufon (Bâle-Campagne) n'a toutefois pas pu être empêché. Il vient même de se terminer à la fin du mois de mars. Mais l'entreprise s'est entre-temps retirée de la convention collective de travail des machines. Puis a immédiatement revu les contrats de travail à la baisse. Ce qui est illégal selon Unia.

Des délocalisations d'entreprises peuvent aussi se produire à l'intérieur des frontières suisses. Et rapporter de juteux bénéfices à leurs propriétaires! C'est le constat d'Unia Genève tiré du cas de l'usine Similor, dont le transfert de Genève à Laufon (Bâle-Campagne) vient de s'achever. En licenciant quelque 150 collaborateurs entre octobre et décembre 2009, et en se retirant de la Convention collective nationale des machines (CCT Mem) en septembre, nul doute que le groupe Laufen-Similor va réaliser à terme de substantielles économies sur le dos des travailleurs «délocalisés» et des nouveaux salariés, ainsi que des collectivités publiques (lire l'encadré ci-......). Même si un bon plan social a été obtenu à la suite de l'intervention du Tribunal arbitral de la CCT.

Vacances amputées
La dénonciation de la CCT a déjà eu des effets désastreux sur les conditions de travail des employés transférés à Laufen. Les quelque 70 employés qui ont accepté de déménager (sur les 235 employés genevois) ont été mis au nouveau régime sans convention: 42 heures hebdomadaires au lieu de 40, quatre semaines de vacances au lieu de cinq, plusieurs jours fériés en moins sont quelques-unes des pertes subies... Ceci dans la plus parfaite illégalité, tonne Alain Perrat, secrétaire syndical à Unia Genève: «Le Code des obligations prévoit qu'en cas de transfert d'entreprise, la convention collective de travail s'applique encore pendant une année.» Le syndicat envisage donc une intervention auprès de l'association patronale pour faire respecter les engagements de la firme. Les voies de recours individuels s'avèrent en revanche quasiment impraticables. Il reviendrait en effet à chacun des employés de faire valoir personnellement leurs droits devant le Tribunal des prud'hommes. «Il est peu probable que les employés y recourent, par crainte d'un licenciement», explique le syndicaliste.

88 heures gratuites
Les dix employés qui resteront à Genève, principalement affectés à la vente et à la maintenance, ont aussi dû signer de nouveaux contrats de travail au rabais. Si la semaine de vacances en moins leur sera compensée financièrement, les employés fourniront gratuitement 88 heures par année de plus à leur patron, du fait de l'élargissement de l'horaire hebdomadaire. «C'est à prendre ou à laisser», leur a dit très clairement leur direction.
A Laufon, le groupe Laufen-Similor, qui appartient à la multinationale espagnole Roca, va de toute évidence réaliser un gain substantiel sur la masse salariale. Tout d'abord, comme on l'a vu, à travers un rabotage des conditions de travail contenues dans la CCT. Ensuite, parce que tous les acquis salariaux obtenus en leur temps par les employés Similor-Kugler à Genève ne seront sans nul doute pas repris lors des nouvelles embauches. La firme économisera aussi sur les annuités correspondantes aux années d'ancienneté des travailleurs genevois, qui était en moyenne très élevée.
Finalement, le syndicat craint que Laufen-Similor en profite pour délocaliser une partie de la production dans d'autres pays. Roca dispose par exemple d'une grande usine de robinets en Chine. La taille de l'usine de Laufen pourrait donc être sensiblement plus petite que celle de Genève...


Similor provoque un désastre social...

Pour une grande partie des 150 employés licenciés, la fermeture du site de Genève équivaut à une catastrophe. Une majorité d'entre eux a plus de 50 ans et beaucoup ne disposent d'aucun diplôme reconnu en Suisse. Les chances de retrouver un emploi s'avèrent donc limitées, d'autant que l'industrie genevoise s'est réduite comme peau de chagrin ces dernières décennies. «Beaucoup de travailleurs se sont formés sur le tas et sont très spécialisés dans leur domaine. Similor avait par exemple 30 ouvriers fondeurs. Or, il ne reste plus qu'une fonderie à Genève!», explique un ex-employé. A cela s'ajoute la difficulté de retrouver un poste qui soit suffisamment rémunéré: «Avec le système de primes instauré par Similor, nombre d'ouvriers non qualifiés pouvaient toucher jusqu'à 6000 francs par mois.» Largement plus que la rémunération moyenne d'un ouvrier non qualifié dans l'industrie... La pression psychologique pèse donc de tout son poids sur des salariés habitués au plein-emploi: «Certains des anciens se sont réfugiés dans l'alcool et dépriment», témoigne ce collègue.
Ancien ou pas, la recherche d'emploi s'avère anxiogène. José, meuleur polisseur, 39 ans, s'inquiète aussi: «J'ai appris un métier chez Similor, et je ne vois pas vraiment à quoi il peut me servir maintenant.» L'ouvrier vient de réussir un examen dans une société d'intérim en vue d'être placé dans l'horlogerie. Seule reconversion possible selon lui.
Conclusion: la bonne affaire réalisée par Roca, le propriétaire de Similor, s'opère aux dépens du niveau de vie, de la santé et du bien-être des travailleurs, que ce soit des «anciens», mis à la porte, que des nouveaux, embauchés à des conditions inférieures. A terme, des conséquences vont aussi retomber sur la collectivité, en raison des coûts occasionnés en matière de santé, de chômage, voire d'assistance publique... La maxime? Privatiser les bénéfices, collectiviser les coûts... Et toujours en omettant le principal: la souffrance humaine.

Christophe Koessler


 

Edition n° 15 du 14 avril 2010

 
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