Hommage à une héroïne oubliée
1er mai : une pensée pour l'ouvrière de Gdansk Anna Walentynowicz

«Un des gars a collé des affiches dans les vestiaires entre cinq et six heures du matin. Les gens surent ainsi que la grutière Anna Walentynowicz avait été licenciée, cinq mois avant la retraite, pour avoir défendu les ouvriers. C'était cela la "faute grave" dont la direction l'accusait. Décorée des croix du Mérite de bronze, d'argent et d'or, elle avait derrière elle trente ans de travail irréprochable. Le tribunal avait annulé le licenciement, mais le directeur refusait de la réintégrer.» C'est le récit, paru dans un journal polonais en décembre 1980, du début de la grève au chantier naval Lénine de Gdansk en août de cette année-là. Il raconte que le seul mot de grève a suffi pour faire sortir les ouvriers de la cale des constructions, des nefs de montage, des autres ateliers, et que tous se sont rassemblés autour d'une banderole exigeant la réintégration d'Anna Walentynowicz, ainsi que 2000 zlotys d'augmentation, et une prime de vie chère.
Anna Walentynowicz, un petit bout de femme qui a été à l'origine de la création du premier syndicat libre en Pologne, ouvrant une brèche gigantesque dans le régime stalinien régnant à l'Est, qui s'effondrera par la suite un peu partout. La grève a débuté le 14 août 1980. L'électricien Walesa, licencié lui aussi quatre ans auparavant, franchit les grilles du chantier Lénine. Trois jours plus tard, la direction cède. Et Walesa s'apprête à annoncer la fin de la grève. Mais les ouvriers de 21 autres usines s'étaient aussi arrêtés. Le licenciement d'Anna Walentynowicz, combattante de toujours pour les syndicats libres et les droits des ouvriers, a agi comme une étincelle, mettant le feu à des revendications trop longtemps contenues dans les usines. Des revendications qui n'avaient pas encore obtenu de réponse dans les autres sites en grève. Il faudra toute la force de persuasion d'Anna Walentynowicz, dans un discours mémorable, pour convaincre Walesa de poursuivre la grève par solidarité avec leurs collègues. Deux semaines plus tard, le 31 août 1980, les accords de Gdansk étaient signés. Le syndicat indépendant Solidarnosc était né.
Anna Walentynowicz avait commencé à 20 ans à travailler aux chantiers navals comme soudeuse, jusqu'à ce que la maladie des soudeurs l'oblige à changer de métier. Elle deviendra la première femme opératrice de grue, ces énormes monstres érigés sur les chantiers. Active dans les syndicats clandestins depuis les années 70, elle s'est toujours engagée pour défendre les droits des ouvriers. Après le coup d'Etat du général Jaruzelski, elle connaîtra, comme nombre d'opposants, les camps et prisons du régime où elle fera des séjours de plusieurs mois. Plus tard, à l'époque de la table ronde et de l'ouverture démocratique à la fin des années 80, elle se distanciera de Lech Walesa et de la direction de Solidarnosc.

Cette femme courageuse et intègre, qui vécut ses dernières années dans son petit studio de Gdansk, n'a jamais voulu céder aux sirènes du pouvoir. Si elle a refusé, en 2000, le titre de citoyenne d'honneur de la ville de Gdansk, elle accepta néanmoins celui de chevalier de l'Ordre de l'Aigle blanc que lui remit en mai 2006 le président Lech Kaczynski qui, comme elle et comme beaucoup d'autres personnalités polonaises de toutes tendances politiques, était un ancien de Solidarnosc. Et le 10 avril dernier, âgée de 80 ans, elle se trouvait parmi les 96 personnalités ayant péri dans l'avion présidentiel se rendant sur les lieux du massacre de Katyn.
Alors que les dirigeants de l'ensemble des pays de la planète pleuraient, à larmes vraies ou feintes, la disparition du président conservateur Lech Kaczynski, pas un mot pour l'ouvrière des chantiers Lénine de Gdansk. Elle n'attendait sans doute pas grand chose de leur part. Mais, comme ces ouvriers des chantiers navals de Gdynia en grève dans les années 2000 qu'elle était venue soutenir et qui scandaient nombre «Merci», à nous, travailleuses et travailleurs, d'avoir en ce 1er Mai 2010 une pensée pour Madame Walentynowicz, cette grande syndicaliste dont le combat a permis de changer le cours de l'histoire.

Sylviane Herranz

 


 

Edition n° 17 du 28 avril 2010

 
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