Le Honduras ne restera pas assis sur les baïonnettes
Syndicaliste depuis 50 ans, Carlos Reyes est l'un des principaux dirigeants des mouvements opposés au putsch dans son pays

Carlos H. Reyes, 68 ans, dirigeant syndical, pourrait bien devenir le prochain président du Honduras. A l'image d'Evo Morales pour la Bolivie. Du moins si les auteurs du coup d'Etat du 28 juin 2009 dans ce pays d'Amérique centrale lui en laisse le temps: «Je n'ai pas reçu de menace de mort, et c'est ce qui m'inquiète! Ce sont ceux qui n'en reçoivent pas qu'on liquide», déclarait-il en riant le 26 avril dernier lors d'une conférence à Genève. Trois syndicalistes ont encore été assassinés durant ces dernières semaines au Honduras. Carlos Reyes avait retiré sa candidature aux élections présidentielles du 29 novembre dernier, constatant que les conditions d'un scrutin libre et démocratique n'étaient pas remplies. «Celui qui était le plus intéressé à ce que je me présente était l'ambassadeur des Etats-Unis, alors que son pays a trempé dans le coup d'Etat. C'est dire si les élections étaient courues d'avance», dit-il. Pour l'heure, le président du Syndicat de l'industrie des boissons et chef de file du Front national de résistance populaire (FNRP) se bat pour la tenue d'une Assemblée constituante et la destitution des responsables du putsch aujourd'hui au pouvoir.

Blanchir le coup d'Etat
Invité en Suisse à l'occasion du 1er mai par le Solifonds, ce fonds de solidarité pour les luttes de libération sociale du Sud, le charismatique leader est surtout venu dénoncer les pseudo-élections présidentielles de 2009. Boycotté par l'opposition - seuls 30% des Honduriens sont allés voter - ce scrutin a mis à la tête du pays le candidat présenté par les putschistes, Porfirio Lobo. «Alors que 20'000 personnes assistaient à la cérémonie d'investiture à Tegucigalpa, 50'0000 manifestants se sont rassemblés en ville contre cette mascarade.»
Carlos Reyes considère ces élections comme «un blanchiment du coup d'Etat» et demande aux pays européens qui n'ont pas encore reconnu ce nouveau Gouvernement, comme la Suisse, de ne pas le faire. En Espagne, il a obtenu d'un haut représentant du Ministère des affaires étrangères la promesse qu'il n'inviterait pas le nouveau pouvoir Hondurien aux prochaines négociations sur le traité de libre-échange entre l'Espagne et les pays d'Amérique latine: «C'est un geste fort, d'autant que l'absence du Honduras pourrait compromettre la signature de l'accord» soutient-il. En Suisse, Carlos Reyes a rencontré des représentants du Département fédéral des affaires étrangères et plusieurs parlementaires.

La mobilisation continue
Alors que depuis la fin de l'année, la presse occidentale ne s'intéresse plus au Honduras, les mobilisations se poursuivent et la répression s'abat à nouveau cruellement sur les contestataires. Cinq paysans et deux journalistes ont aussi été assassinés récemment, ceci dans la droite ligne de la politique de terreur menée depuis le mois de juin. Carlos Reyes dénombre au total 141 assassinats et 3357 détentions illégales sur l'ensemble de la période. «Ces meurtres sont perpétrés en toute impunité par les corps de sécurité de l'Etat pour intimider le peuple et stopper la résistance», explique le syndicaliste.

Honduras, labellisé US
Quiconque pensait l'époque des coups d'Etat révolue en Amérique latine a dû déchanter depuis les événements au Honduras. Mais comment expliquer un tel retour en arrière? «Les Etats-Unis ne voulaient pas perdre le Honduras qui représente depuis longtemps une pièce maîtresse dans leur domination en Amérique centrale. Ils voulaient que le Honduras redevienne leur gendarme et surtout ne rejoigne pas le bloc des pays gouvernés par la gauche en Amérique latine», raconte Carlos Reyes. C'est en effet du Honduras que sont parties les troupes sous commandement américain qui ont renversé le gouvernement socialiste d'Arbenz au Guatemala en 1954, puis celles qui ont tenté d'envahir Cuba en 1961, et celles qui ont combattu les sandinistes au Nicaragua dans les années 1980, etc. «Cette volonté de rétablir le rôle traditionnel du Honduras dans la région s'est confirmée la semaine dernière avec l'annonce de l'établissement d'une seconde base militaire américaine dans le pays», indique le dirigeant syndical. «Une partie du Gouvernement des Etats-Unis a participé directement au coup d'Etat.» Il nomme à plusieurs reprises le célèbre et très controversé ambassadeur John Negroponte, longtemps en poste au Honduras, aujourd'hui conseiller de la secrétaire d'Etat Hillary Clinton.

Gouvernement faible
«Mais les Etats-Unis n'ont pas pris en compte un élément central: l'ampleur de la résistance», poursuit-il. Actuellement, les mouvements sociaux - organisation de femmes, étudiants, syndicalistes, paysans, indigènes, enseignants - s'activent pour récolter 1,2 million de signatures en faveur d'une Assemblée constituante. «Le Gouvernement actuel est extrêmement faible et ne tient que parce qu'il est assis sur les baïonnettes. Mais même Napoléon disait qu'on pouvait tout faire avec ces armes, sauf s'asseoir dessus», ironise Carlos Reyes. Espérons que l'histoire lui donne raison...


Christophe Koessler


 

Edition n° 18/19 du 5 mai 2010

 
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