Pratiques choquantes dénoncées
Les salariés d'une entreprise alimentaire sont victimes de méthodes choquantes, estime Unia

Heures de travail non comptabilisées, temps de repos quotidien non respecté, travail de nuit sans permis, menaces de licenciements-représailles... Unia a dénoncé lors d'une conférence de presse le 6 mai dernier les conditions de travail prévalant dans l'entreprise alimentaire Barbey SA, à Granges-Marnand (Vaud). De son côté, la direction a refusé de se prononcer sur ces accusations. Quant à l'Inspection du travail, elle s'est retranchée derrière le «secret de fonction». Eclairages.

«Invraisemblable... Du jamais vu...» Pierre-André Charrière, secrétaire syndical d'Unia en charge du dossier de Barbey SA, manque de mots pour qualifier la situation des salariés de l'entreprise spécialisée dans la fabrication de pizzas et sandwichs. Interpellé par des employés il y a environ un an, le représentant syndical, d'abord incrédule, a constaté nombre d'irrégularités dans cette société employant essentiellement des migrants.

Tricherie sur la timbreuse
«Le problème le plus grave? La tricherie sur la timbreuse.» Chaque matin, explique Pierre-André Charrière, le chef de fabrication informe le personnel de l'horaire de travail, en fonction des commandes. «Il décrète par exemple que la journée se terminera à 16 heures. Mais la plupart du temps, il est impossible de finir le travail à l'heure fixée.» Comme il s'agit de produits alimentaires, les employés ne peuvent abandonner leur tâche avant d'avoir exécuté toutes les commandes. Une disposition de leur contrat prévoit par ailleurs expressément que «le travailleur ne quitte pas son poste avant que tout le travail du secteur soit effectué». Le problème résulte alors du système d'enregistrement du temps de travail. «Il se base non pas sur les heures effectivement fournies mais sur l'horaire indiqué par le chef le matin.» En clair, même si les salariés ont terminé à 18h15, le rapport périodique indiquera 16 heures! Les ouvriers auront donc dû travailler 2h15 gratuitement. Cette irrégularité qui, selon le secrétaire syndical, se produit quasi quotidiennement, a été dénoncée à la direction. «Je l'ai appelée le 9 mars dernier. Anne-Christine Barbey m'a dit que le problème sera résolu quand les collaborateurs travailleront plus vite!»

Heures négatives fictives
Ironie de cette situation, les salariés de la production - qui doivent effectuer 42 heures par semaine sur 6 jours - se retrouvent avec des heures négatives fictives. Et pour cause. Si le chef de fabrication décrète par exemple que la journée se termine à 14h30, les employés - quand bien même ils seront restés deux heures de plus pour finir leur tâche - se verront comptabiliser seulement 6 heures de travail et créditer de 1,5 heures négatives sur leur rapport périodique. «Dans la réalité, ils auront pourtant fait une demi-heure de plus. C'est ainsi que le compteur des heures négatives augmente régulièrement en dépit des heures supplémentaires effectuées...» A ce sujet, Unia s'indigne aussi du refus du paiement de ces heures. «L'entreprise les réfute par un autre artifice. Elle estime que c'est de leur propre initiative que les salariés effectuent ces heures supplémentaires et qu'elles ne sont pas justifiées par écrit auprès de l'employeur comme le prévoit le contrat de travail.»

Sans permis
La liste des doléances ne s'arrête pas là. Le syndicat relève encore plusieurs violations de la Loi sur le travail. Autorisés à faire tourner l'entreprise le dimanche et les jours fériés, les responsables de Barbey SA ne peuvent toutefois agir sans le consentement de leurs collaborateurs. Or, la société ne leur demanderait pas leur avis. Pire, elle n'accepterait aucune dispense. Le problème du travail de nuit est aussi soulevé alors que Barbey SA ne bénéficie pas de permis dans ce sens. «L'entreprise n'a pas le droit de faire travailler ses employés entre 23 heures et 6 heures. Pourtant cela arrive régulièrement. Le repos quotidien de 11 heures consécutives, les pauses d'au moins 1h30 lors de longues journées ne sont pas garanties.» Cerise sur le gâteau, ou mayo sur le sandwich, la direction aurait proféré des menaces de licenciements-représailles à l'encontre de plusieurs personnes ayant participé à une assemblée du personnel, le 29 avril dernier (voir aussi encadré).

Silence radio
Contactée par téléphone le 11 mai, Anne-Christine Barbey a, suivant l'avis de son conseil juridique, refusé de se prononcer sur les faits relevés par Unia. A noter que l'entreprise a saisi le Tribunal d'arrondissement de la Broye et du Nord vaudois. Elle a réagi à l'invitation à la conférence de presse publiée sur le site d'Unia et évoquant diverses irrégularités dénoncées par le syndicat. Elle a exigé le retrait de cette convocation, arguant notamment une atteinte à l'honneur. Une ordonnance a rejeté la requête de l'entreprise et a mis les frais à sa charge.
De son côté, l'Inspection du travail, par la voix de son responsable, Roger Piccand, s'est retranchée derrière le «secret de fonction», évoqué à chaque question. Une enquête est-elle en cours? (Unia a sollicité un inspecteur une première fois le 24 mars puis à nouveau le 20 avril.) Sinon, dans quels délais sera-t-elle conduite? Quand les inspecteurs rendront leur verdict? Silence radio...
Quoi qu'il en soit, lors d'une assemblée du personnel début mai, Unia et les salariés ont décidé d'offrir une chance à la négociation. Ils vont demander à l'entreprise que chaque heure travaillée soit désormais comptabilisée et payée. Ils feront en revanche preuve de souplesse en matière de compensation des heures non payées ces deux dernières années. Affaire à suivre.


Sonya Mermoud

 



«Je me suis senti comme un criminel»
Douche froide pour Adilson, ex-employé de Barbey SA, travaillant dans le secteur du nettoyage. Déplorant les conditions de travail prévalant dans l'entreprise, l'homme - après trois ans de service - avait donné sa démission. Celle-ci devait être effective en juin. Or, le 30 avril, le lendemain d'une assemblée du personnel à laquelle cet homme de 35 ans avait pris part, deux gendarmes sont venus sur son lieu de travail pour l'expulser. Leur intervention a fait suite à une libération de l'obligation de travailler pour des motifs qualifiés de fantaisistes par Unia. «En fait, il s'agissait d'une mesure de rétorsion visant sa participation active à l'assemblée de la veille...» estime Pierre-André Charrière jugeant cette manière de faire «scandaleuse et portant une atteinte grave à la personnalité du travailleur». De son côté, contacté par téléphone, Adilson s'est dit choqué. «Je me suis senti comme un criminel. Jeté dehors comme ça... C'est sûr, il s'agissait de représailles. Je n'avais jamais eu de souci avec le travail... Heureusement que le syndicat est venu à mon secours» a-t-il déclaré, précisant qu'il n'avait jamais eu non plus de problème avec la police par le passé. Membre du syndicat Unia, Adilson a encore insisté sur la problématique des horaires, de leur comptabilisation et du non-paiement des heures supplémentaires. Temps de travail qui avait aussi des répercussions sur son job, l'homme devant attendre le départ du personnel pour finaliser les nettoyages. «Moi je veux travailler, mais au juste prix» a conclu l'ex-employé.


SM

 


 

Edition n° 20/21 du 19 mai 2010

 
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