Tonio et l'âge d'or de l'imprimerie
Antonio Fisco a connu la grande époque du Syndicat du livre et du papier

Quand Antonio Fisco a débarqué à l'imprimerie en 1961, le directeur lui a demandé de passer se syndiquer avant de commencer le travail. Cela faisait partie d'un accord entre le syndicat du livre et du papier (SLP) et le patronat. «Aujourd'hui, lors des entretiens d'embauche, certaines entreprises recommandent fortement aux candidats syndiqués de démissionner s'ils veulent être engagés», assure le vice-président de la section Genève du syndicat Comedia. Cette histoire donne une idée des transformations qu'a subies le secteur de l'imprimerie depuis 50 ans. A travers les souvenirs d'Antonio Fisco, 67 ans, appelé familièrement «Tonio» par ses camarades et amis, c'est un monde méconnu des plus jeunes que l'on est appelé à découvrir. De la typographie à base de caractères en plomb à l'offset, des imprimeries gourmandes en main-d'œuvre aux machines sophistiquées, de la solidarité de classe au (presque) chacun pour soi... Un monde riche d'enseignements pour les luttes présentes et futures.

Coup de foudre pour la typo
Né à Noto, petite ville de Sicile, Tonio a le coup de foudre pour l'imprimerie à l'âge de 13 ans. «Je voyais toujours les affiches des avis mortuaires et des campagnes électorales, je me demandais par quel miracle c'était possible!» Un jour, il demande à visiter une imprimerie, à deux pas de chez lui. «Là j'ai flashé, quand j'ai vu du papier blanc rentrer dans une machine et ressortir avec du texte.» A 18 ans, il termine son apprentissage. A peine un an plus tard, un oncle installé à Genève rend visite à sa famille en Sicile et propose au jeune typographe de l'embarquer pour la Suisse. Un mois après, Tonio est engagé aux imprimeries Roto Sadag, où 1500 employés mettent notamment sous presse la Tribune de Genève. Il découvre un nouveau monde: «Il y avait un contrat collectif de travail qui prévoyait 43 heures de travail par semaine, 3 semaines de vacances, un salaire décent et le 1er mai férié. Je n'avais rien de tout cela en Sicile.» En discutant avec les anciens et en assistant aux assemblées générales du syndicat deux fois par année, Tonio se rend compte que ces conditions de travail sont le résultat des luttes syndicales antérieures! Un tournant majeur dans sa vie.

Six semaines de vacances
Le quotidien des travailleurs s'améliore encore au courant des trois décennies suivantes dans l'imprimerie, avec le passage à la semaine de 40 heures et à 6 semaines de vacances notamment. En 1982, Tonio s'engage au sein de la commission du personnel de l'imprimerie. «A l'époque, la direction consultait les représentants du personnel avant de prendre toute décision nous affectant, même sur le remplacement d'une machine plus perfectionnée.»

Victoire contre l'antisyndicalisme
Ce n'est qu'à partir de 1990 que le ton va se durcir du côté patronal. Cette année-là, la direction licencie Claude Reymond, le président de la section et membre de la commission du personnel. En apprenant la nouvelle, les employés de l'imprimerie se réunissent: «On a décidé de paralyser toutes les activités qui ne concernaient pas directement l'impression de la Tribune de Genève. La grève dure un mois! Les typographes devront finalement s'attaquer à la diffusion du quotidien pour que la direction accepte de revenir en arrière: «Un matin, à l'aube, nous avons recouvert toutes les caissettes du journal d'un sac poubelles noir. Puis, nous sommes allés enjoindre nos camarades qui mettaient en pages et imprimaient le journal de quitter leur poste», se souvient Tonio. Devant une telle détermination, la direction de la Tribune de Genève devra réintégrer Claude Reymond.

Cette histoire restera dans les annales comme une lutte exemplaire et une victoire historique contre les licenciements de militants syndicaux. Des congés abusifs au regard de la loi. Une cause pour laquelle l'Union syndicale suisse et Unia ont décidé de s'engager à nouveau en 2008 en lançant une vaste campagne nationale. Mais les temps ont changé. «A l'heure actuelle, les employés ont peur de se syndiquer dans l'imprimerie. Et les membres qui nous restent craignent encore plus de résister face aux pressions patronales. Lorsqu'il y a des licenciements collectifs dans un atelier, les salariés des autres ateliers pensent parfois que cela ne les concerne pas», regrette le syndicaliste.

Une triste réalité qui explique largement la situation du syndicat Comedia, qui a récemment décidé de fusionner avec le Syndicat de la communication: «On en est arrivé là. C'était la fusion ou la disparition», commente Tonio, quelque peu amer. A la retraite depuis deux ans, après avoir encore travaillé au quotidien La Suisse pendant deux ans et à l'imprimerie Atar Roto Presse pendant 6 ans, le militant n'en désespère pas pour autant: «Dès qu'il y a une nouvelle lutte, je réponds présent. D'autres avant nous nous ont défendus. Je continue pour les jeunes. C'est normal!»

Christophe Koessler

 


 

Edition n° 20/21 du 19 mai 2010

 
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