Les sandwichs de la colère
Après deux jours et demi de grève, les employés de Barbey SA ont repris le travail

Soutenus par Unia, les employés de Barbey SA à Granges-Marnand (Vaud), ont fait grève les 25, 26 et la matinée du 27 mai derniers. Ils ont dénoncé des pratiques choquantes prévalant dans la boulangerie industrielle (voir L'ES du 19 mai dernier). Refusant d'entrer en matière sur les revendications du personnel, la direction a fini par saisir l'Office cantonal de conciliation et d'arbitrage. Démarche qui a entraîné la suspension du débrayage. Une audience a été programmée le 8 juin.

Après deux jours et demi de grève, dans l'attente des discussions avec l'Office cantonal de conciliation, les employés de Barbey SA ont repris le travail. Retour sur ce débrayage

Singulière atmosphère ce matin du 25 mai dernier devant l'entreprise alimentaire Barbey SA, à Granges-Marnand (Vaud). Sous un soleil radieux, réunis autour de tables dressées sur un pré jouxtant l'entreprise, une soixantaine de personnes déjeunent. Si ce n'était les bannières d'Unia et un calicot annonçant la grève à l'entrée du site, on pourrait croire à un joyeux pique-nique. L'ambiance n'est pourtant pas à la fête. Et les visages plus fermés que souriants. Et pour cause. Les employés de Barbey SA - une majorité de personnes originaires du Portugal, du Kosovo et du Cap Vert - en ont assez des conditions de travail prévalant dans l'entreprise spécialisée dans la fabrication de sandwichs, pizzas, canapés... (voir l'ES du 19 mai dernier). Ils ont commencé à s'organiser et demandé l'aide du syndicat. Qui a sollicité le 11 mai dernier une rencontre avec la direction. En vain. Aujourd'hui, s'armant de courage - la peur de licenciement représailles étant omniprésente - les travailleurs ont décidé de recourir à la grève pour tenter de faire entendre leur voix.

Travailler pour rien?
Sous le couvert d'anonymat, plusieurs d'entre eux témoignent. La question des horaires revient de manière récurrente: heures de travail non comptabilisées et non rémunérées, non-paiement des heures supplémentaires, heures négatives fictives... «Alors quoi? On travaille pour rien ? Par amour? » interroge, révoltée, une employée qui enregistre plusieurs années de service dans l'entreprise. Une autre personne déplore aussi la souplesse qui est leur constamment imposée. «Il m'est arrivé de rentrer chez moi à 23 heures, sans avoir été avertie au préalable. J'ai dû trouver une solution pour prolonger la garde de mes enfants. Compliqué et cher en plus. Alors que les heures supplémentaires ne sont pas payées», s'indigne une ouvrière touchant 2700 francs net par mois. Pour un travail à 100% ? «Non, à 200 % », ironise-t-elle. «On a besoin de travailler, mais on a aussi notre vie...» Un homme opine du chef. Et de renchérir. «On nous dit que ces pratiques sont légales. C'est plutôt une loi spéciale Barbey.» Les cadences trop soutenues, et le manque de respect du personnel sont aussi dénoncées .

Représailles...
D'autres employés se joignent à la conversation, mais personne ne veut mentionner son nom, de peur de perdre son travail. Inquiétude fondée? Une employée vient en tout cas d'être licenciée, au terme de vingt ans d'activité dans l'entreprise. Pour cette dernière, il ne fait aucun doute que son renvoi est lié à son engagement syndical. «Je suis victime de représailles... Dans la lettre de congé, ils ont parlé de problème de santé. En vingt ans, je n'ai eu que deux arrêts de travail pour ce motif. Totalement injuste. Je vais me battre» lance-t-elle, déterminée. Des salariés énoncent encore dans la foulée l'interdiction d'être malade ou les retenues sur le salaire quand un outil se brise... «On a besoin de Barbey, mais l'entreprise, aussi, a besoin de nous, même si il y a des réserves au frigo» conclut une femme alors que les négociations étaient, ce premier jour de grève, toujours gelées... Une situation qui a expliqué la reconduite du mouvement, émaillés de plusieurs défilés dans le village, sous le regard condescendant et les applaudissements de résidents. Solidarité qui s'est aussi exprimée par le lancement d'une pétition soutenant les salariées dans leur démarche.
Le 27 mai à 14 heures, l'Office cantonal de conciliation ayant été saisi par la direction, les grévistes ont suspendu le débrayage. Une interruption qui ne s'est pas faite sans réclamer des garanties. Le personnel a en effet demandé qu'aucune mesure de rétorsion en lien avec l'arrêt de travail ne soit prise et que la durée de travail légale soit respectée.

Négociations < plus sérieuses>
Le soir, les travailleurs se sont retrouvés pour une assemblée générale. Moment d'euphorie. Parce qu'ils avaient terminé la journée à l'heure, parce qu'ils avaient chanté sans que les chefs n'interviennent, raconte Pierre-André Charrière, secrétaire syndical d'Unia. La bataille n'est toutefois pas gagnée. «Les effets de la grève ? Nous verrons. Il est extrêmement difficile de discuter avec la direction. Elle édicte ses propres lois et affiche une totale mauvaise foi. Elle se croit dans son bon droit, estimant que les salariés doivent obéir et travailler plus vite s'ils veulent finir la journée plus tôt», soupire le représentant d'Unia. L'intervention de l'Office de conciliation devrait toutefois permettre, espère Pierre-André Charrière, l'ouverture de négociations «plus sérieuses». Dans tous les cas, la grève a contribué à souder l'équipe et à lui donner confiance. Sur ce qu'elle peut prétendre légalement. Dans la force, qu'unie, elle représente.
La procédure de conciliation pourrait durer plusieurs semaines. «Si elle donne des résultats insuffisants, la grève pourrait reprendre», prévient le secrétaire d'Unia. 


Sonya Mermoud

 

Sans commentaire
Contacté par téléphone le 28 mai dernier, Samuel Barbey, directeur de l'entreprise, n'a pas souhaité répondre aux questions et nous a aiguillés vers son Conseil juridique. La discussion avec l'avocate de la société, Me Aude Visinand, s'est toutefois avérée stérile. Cette dernière a refusé de s'exprimer sur les irrégularités dénoncées par Unia, au motif que l'Office de conciliation avait été saisi. «Je n'ai pas de commentaire à faire. La procédure est en cours.» Me Aude Visinand a en revanche affirmé que «certains membres de la direction avaient reçu des menaces écrites anonymes visant leur intégrité physique». Elle a aussi ajouté que Barbey SA avait porté plainte. Contre qui ? Contre Unia ? «Je n'en dirai pas plus...»
SM

 

Au chapitre des revendications
Les salariés de Barbey SA revendiquent la comptabilisation et le paiement de toutes les heures de travail effectuées; une augmentation de 100 francs pour tous afin de compenser la perte d'heures au cours de ces deux dernières années; une mise à zéro des heures négatives et la réintégration d'une de leur collègue qui aurait été licenciée en raison de son engagement syndical. Parallèlement, ils souhaitent que la discussion en vue de l'établissement d'une Convention collective de travail soit ouverte.


SM

 

 


 

Edition n° 22 du 2 juin 2010

 
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