Les minesd'uranium mises au pilori
Greenpace publie une étude sur les conséquences désastreuses de l'extraction d'uranium au Niger

La multinationale française est pointée du doigt par Greenpeace qui publie un rapport sur les dégâts environnementaux et sociaux causés par l'extraction d'uranium au Niger. 80000 habitants des villes minières d'Arlit et d'Akokan en sont les victimes directes. Greenpeace exige une décontamination des sites. Pour Jean Ziegler, les pays utilisateurs d'uranium nigérien, dont la Suisse, doivent aussi être mis face à leurs responsabilités.

Effroyables paradoxes. Alors que le Niger est l'un des pays les plus riches en uranium, sa population, frappée actuellement par une grave crise alimentaire, est l'une des plus pauvres au monde. Alors que les mineurs extraient le minerai source d'énergie nucléaire, leurs enfants s'éclairent à l'aide de lampes à pétrole. «Beaucoup de maisons sont sans électricité, 90% des Nigériens ne savent même pas que leur pays produit de l'uranium et personne n'a jamais entendu parler de radioactivité», témoigne Almoustapha Alhacen, employé d'Areva et président de Aghir in'Man (association qui se bat pour la protection de l'environnement et pour que les bénéfices de l'extraction d'uranium profitent davantage à la population) dans le nouveau rapport de Greenpeace intitulé «Abandonnés dans la poussière (Left in the dust). L'héritage radioactif légué par Areva au Niger.»
Cette étude est le fruit d'une collaboration avec la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (Criirad) et le Réseau des organisations pour la transparence et l'analyse budgétaire (Rotab).
Déjà en 2008, la multinationale française Areva avait reçu le prix de l'entreprise la plus irresponsable de l'année par la Déclaration de Berne et Pro Natura durant le «Public Eye Awards» de Davos. Deux ans après, les observations et les mesures menées sur le terrain par Greenpeace en novembre dernier indiquent des concentrations anormales d'uranium dans le sol, dans l'eau «potable» (au-delà des limites recommandées par l'OMS), et dans l'air. Un constat qui amène l'ONG écologiste à demander à Areva le nettoyage et la décontamination complète des sites miniers exploités depuis 40 ans.

Vies en danger
Les principales victimes? Les quelque 80000 habitants, dont environ 2000 employés d'Areva, des villes minières d'Arlit et d'Akokan.
«Le taux de mortalité lié aux pathologies respiratoires y est deux fois plus élevé que dans le reste du pays» estime la Criirad. Les ONG dénoncent également des cas de cancers imputables aux activités minières. «A Akokan, les taux de radon sont 3 à 7 fois supérieurs à la normale. Alors que nous savons que déjà à faible dose, ce gaz est cancérigène», explique Bruno Chareyron, ingénieur en physique nucléaire et responsable du laboratoire de la Criirad. Fort de ces observations, Greenpeace vient de demander à l'OMS qu'une étude indépendante soit menée sur les effets de l'uranium sur la santé des habitants des sites miniers nigériens.
Dans un communiqué de presse, diffusé après la sortie du rapport «Abandonnés dans la poussière»), Areva déplore «le manque de transparence de Greenpeace» et estime, sur la base d'autres études, qu'elle respecte les standards internationaux en matière de sécurité, de santé et de protection de l'environnement. L'entreprise française rappelle qu'elle déploie «en partenariat avec l'Etat nigérien, Sherpa et Médecins du Monde, un Observatoire de la santé chargé d'assurer le suivi postprofessionnel des anciens mineurs et une veille sanitaire de la population». Un point positif certes, mais qui fait fi de la prévention. Car la population, ignorante des dangers, continue d'utiliser des bouts de ferraille contaminée dans ses habitations.
A l'intérieur des mines, depuis les dénonciations au niveau international de Aghir in'Man dès 2003, les conditions se sont toutefois quelque peu améliorées avec l'application de quelques règles élémentaires de protection des travailleurs: l'utilisation de masques, le nettoyage des combinaisons de travail sur place (et non plus à la maison), des véhicules d'extraction pourvus de cabine fermée... «Cependant Almoustapha Alhacen se dit très préoccupé par le recours à la sous-traitance, avec des mineurs ni formés ni opérationnels. Un mineur est mort en décembre, un autre a été blessé», relate Bruno Chareyron.

Responsabilité internationale
«D'ici 5 à 10 ans, les mines d'Arlit et d'Akokan fermeront leurs portes (suite à l'épuisement de l'uranium, ndlr) laissant derrière elles des tonnes de déchets radioactifs», relève Rianne Teule, responsable de la campagne Atome de Greenpeace. Mais de nouvelles exploitations sont sur le point de voir le jour, notamment à Imouraren dont les gisements d'uranium seraient les plus importants d'Afrique. En outre, depuis la fin du monopole d'Areva en 2007, des entreprises chinoises et canadiennes sont aussi dans la course... «Il est difficile pour l'heure d'exiger l'arrêt de l'extraction d'uranium au Niger car c'est la seule ressource du pays, estime Rianne Teule, mais nous espérons que la pression internationale pourra éviter le pire.» Soit des exploitations qui ne respectent ni l'environnement ni la population.
Dès lors, les consommateurs doivent aussi assumer leurs responsabilités. «Greenpeace devrait attaquer les différents pays utilisateurs de l'uranium nigérien, dont la Suisse, devant le comité des droits économiques et sociaux de l'Onu, pour violation du droit à la santé, à l'alimentation et à l'eau», estime Jean Ziegler, vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l'homme des Nations Unies. Une possibilité qui n'a pas encore été étudiée par l'ONG. Pour l'heure, son porte-parole, Nicolas de Rothen, relève l'importance de sensibiliser les Suisses en vue d'une future votation sur la construction d'une nouvelle centrale nucléaire. 


Aline Andrey

 


 

Edition n° 22 du 2 juin 2010

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page