Enfants au labeur : les invisibles
Plus de 87 millions d'enfants domestiques travaillent derrière les portes des maisons

La convention de l'Organisation internationale du travail (OIT) sur le travail domestique devrait intégrer des droits spécifiques aux adolescents, comme l'âge minimal pour effectuer un tel emploi et la garantie de pouvoir suivre une scolarité. Cette décision prise la semaine dernière est le résultat d'une longue bataille menée par les ONG. Celles-ci ont invité cinq enfants de pays du Sud à venir témoigner à Genève.

«J'avais 9 ans quand j'ai commencé à travailler comme enfant domestique. Un jour, alors que je transportais une lourde bassine d'eau sur ma tête, j'ai trébuché... Ma patronne m'a privé de déjeuner pendant six mois en guise de punition.» Comme plus de 87 millions d'enfants dans le monde, Foulera, aujourd'hui âgée de 16 ans, a été victime d'un travail qui s'apparente plus à de l'esclavage qu'à un emploi salarié. La jeune fille togolaise est venue à Genève témoigner avec quatre autres enfants de sa condition. Ceux-ci ont fait le déplacement depuis l'Afrique, l'Asie et l'Amérique latine. But de l'opération: convaincre les membres de l'Organisation mondiale du travail (OIT) d'inclure des articles protégeant les enfants dans la convention internationale sur le travail domestique actuellement en discussion. Une cause défendue depuis plus de 10 ans par les ONG Anti-slavery et Human Rights Watch, associées récemment à Children Unite. A l'invitation du canton de Genève, ces organisations ont mis sur pied une conférence la semaine dernière afin de sensibiliser l'opinion publique à ce douloureux phénomène. Les cinq enfants ont également participé à la manifestation contre le travail des enfants qui s'est tenue vendredi dernier sur la Place des Nations en présence de centaines d'écoliers genevois.

A la merci du patron
«Vulnérabilité». C'est le mot qui résume le mieux la situation de ces mineurs, pour la plupart des filles. Confiée par ses parents à l'âge de 13 ans à une famille, Sujatha, venue d'Inde, été mise au labeur nuit et jour par ses «employeurs». Impossible de suivre une scolarité, de jouer ou de rencontrer des jeunes gens de son âge. Une enfance volée. Une existence marquée par le sceau de l'exploitation et de l'abandon. Derrière les portes closes des foyers dans lesquels ils travaillent, les enfants sont livrés à tous les abus: salaires symboliques ou inexistants, heures de travail sans fin, mises en danger de la santé, exploitation émotionnelle et sexuelle. «Les employeurs peuvent s'y livrer sans crainte de conséquences. Personne ne vient contrôler ce qui se passe dans les familles», a expliqué Jo Becker, de Human Rights Watch.

Agir libère
Afin d'«ouvrir la porte des foyers» et de soutenir les enfants, les ONG ont mis en place nombre d'actions. Les jeunes qui sont venus témoigner ont été par exemple formés pour aider les enfants domestiques de leurs quartiers, ce qui leur permet de sortir de l'isolement. En Tanzanie, des dirigeants communautaires ont accepté de surveiller ce qui se passe dans une dizaine de maisons de leur zone et interviennent auprès des familles employeuses lorsqu'il y a des problèmes, a indiqué Audrey Guichon, de Anti-Slavery. Aux Philippines, des enfants membres d'une organisation de travailleurs de l'économie domestique vont dans les parcs le dimanche pour lier contact avec leurs «collègues» d'autres maisons afin d'envisager des solutions avec eux. Quelques collectivités publiques ont aussi commencé à prendre des mesures. Comme l'Etat du Brésil, qui octroie des subventions aux familles pauvres dont les enfants continuent à suivre la scolarité. Une commune de Manille procède quant à elle à un recensement des enfants employés en qualité de domestiques, ce qui permet aux ONG de les suivre et de les faire enregistrer par la sécurité sociale.

Régulation et prévention
L'inscription des droits des enfants, à partir de l'âge de 15 ans, (le travail des plus jeunes étant en principe interdit) dans la convention de l'OIT sur les travailleurs domestiques devrait permettre de contraindre les Etats à agir, espèrent les ONG. Car, une fois signée et ratifiée, la convention devra être intégrée dans les lois, puis dans les mécanismes d'application locaux. Mais, les défenseurs des enfants ne se font pas d'illusion. De fortes actions de sensibilisation et de campagnes de pression devront être mises en place pour que les nouvelles normes soient appliquées. D'autre part, agir uniquement sur les conditions de travail sans s'attaquer aux causes des abus, c'est un peu comme placer un emplâtre sur une jambe de bois. «Il faut bien sûr lutter contre la pauvreté, la précarité sociale et l'abandon si l'on veut avancer», a conclu Jean Zermatten, directeur de l'Institut international des droits de l'enfant et vice-président du comité des Nations Unies pour les droits de l'enfant.


Christophe Koessler

 


 

Edition n° 24 du 16 juin 2010

 
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