Eternit connaissait les dangers de l'amiante depuis très longtemps
Expert du comité d'aide et d'orientation aux victimes de l'amiante, François Iselin a témoigné au procès de Turin

Le 10 décembre s'est ouvert à Turin le procès de deux dirigeants de la multinationale Eternit, le milliardaire suisse Stephan Schmidheiny et le baron belge Jean-Louis de Cartier. Ces derniers sont accusés d'homicide par négligence pour les morts provoquées suite à une exposition à l'amiante et de violation des règlements concernant les maladies professionnelles. Près de 2900 personnes, victimes ou proches, ont porté plainte. A la barre, les témoins continuent à se succéder. Expert du Comité d'aide et d'orientation aux victimes de l'amiante (Caova), François Iselin s'y est aussi exprimé le 24 mai dernier.

Expert du Comité d'aide et d'orientation aux victimes de l'amiante, François Iselin a témoigné au procès de Turin. En substance...

Le 24 mai dernier, François Iselin, a été cité à témoigner au procès de Turin. Deux ans plus tôt déjà, il avait remis au procureur Raffaele Guariniello une documentation étoffée sur la politique d'Eternit. Ces informations provenaient notamment des archives du Comité d'aide et d'orientation aux victimes de l'amiante (Caova), de témoignages recueillis auprès de victimes ou de leurs proches en Suisse et surtout du dépouillement des documents d'Eternit, notamment de son journal d'entreprise pour les fabriques de Niederungen et de Payerne. Plus de 6000 travailleurs des fabriques suisses ont pu ainsi être identifiés et permis d'établir des statistiques fiables sur leur origine, leur état de santé... Les questions du substitut du procureur ont porté sur les pratiques industrielles de la multinationale et ses connaissances en matière de la dangerosité de l'amiante. François Iselin a parlé plus de deux heures, non seulement en tant qu'expert du Caova mais aussi pour avoir travaillé 35 ans à l'EPFL sur la problématique de la fibre cancérigène et pour avoir collaboré à plusieurs reprises avec l'Institut romand de santé au travail. Il a par ailleurs milité à l'ancien syndicat FOBB, également actif sur ce terrain.

Quel a été le principal enjeu de votre témoignage?
Le substitut du procureur voulait savoir depuis quand Eternit était au courant des dangers de l'amiante et, partant, quand la multinationale aurait dû arrêter de l'utiliser. Le siège de la société étant en Suisse, nous disposions d'informations non connues en Italie. D'autant plus que celles-ci étaient le plus souvent tenues secrètes.

Et qu'avez-vous répondu?
Que la direction d'Eternit connaissait les risques liés à la fibre depuis très longtemps. En 1950 déjà, le lien entre cancer pulmonaire et amiante avait été établi. En 1962, l'évidence de la relation entre mésothéliome et inhalation d'amiante était reconnue universellement. Dans une biographie consacrée à Stephan Schmidheiny et rédigée par deux journalistes (ndlr: livre paru en allemand sous le titre Sein langer Weg zu sich selbst / Son long chemin pour se retrouver), on apprend que l'industriel, dès le milieu des années 60, était au courant de la dangerosité du matériau. Directeur de la multinationale entre 1975 et 1990, Stephan Schmidheiny a joué un rôle crucial au cours de la période comprise entre la connaissance des risques de l'amiante et son abandon. Il détenait les informations nécessaires et les moyens d'agir pour renoncer à la fibre.

Rien n'a été alors entrepris?
La stratégie d'Eternit visait à nier les risques, à les cacher. L'entreprise a construit un arsenal médiatique pour se protéger des scientifiques, des médias, des élus et de l'opinion publique. La production s'est alors poursuivie alors que l'OMS, le BIT étaient au courant des dangers. Le long temps de latence avant que des maladies liées à l'amiante ne se développent a toutefois aussi généré des incertitudes.

Quels étaient les arguments pour poursuivre la production de ce matériau?
Après avoir réfuté les risques, on a prétendu qu'il était possible de les contenir. Cet «usage contrôlé» a été promu au BIT par le Québec, principal exportateur de l'amiante. On savait pourtant qu'il était impossible de mesurer les doses d'amiante. Pour ce faire, un appareillage lourd aurait été nécessaire. Les travailleurs auraient dû porter en permanence un masque respiratoire muni d'un détecteur de particules. Un tel équipement non seulement n'existe pas, mais aurait été impossible à revêtir dans le cadre d'activités laborieuses. Eternit a toutefois exploité les prétendues mesure de concentration du matériau sur le lieu de travail. Un certain nombre de fibres par volume d'air ne devait pas être dépassé. Eternit procédait lui-même à ces calculs. Quel crédit apportait à cette démarche, l'entreprise étant partie prenante? La société a aussi affirmé que la «fibre magique» était irremplaçable pour tenter de contourner son interdiction. Faux. D'autres matériaux pouvaient se substituer à l'amiante. Des mensonges qui n'avaient d'autres buts que de poursuivre l'exploitation d'un produit qui rapportait des milliards.

Quels sont vos pronostics quant à l'issue du procès?
Je suis très pessimiste. Stephan Schmidheiny est un potentat qui dispose de moyens énormes... Et le jugement des responsables de la catastrophe de Bhopal - qui ont au maximum écopé de deux ans de prison - n'est pas très encourageant. Condamner les dirigeants d'Eternit créerait par ailleurs un précédent qui menacerait tous les pollueurs de la planète dans les domaines du nucléaire, du pétrole, des toxiques en tout genre... Je ne pense pas qu'on soit prêt à franchir ce pas.


Sonya Mermoud

 


 

Edition n° 25 du 23 juin 2010

 
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