Le salaire de la peur ...
Sous l'égide de l'Institut universitaire romand de santé au travail, question des peurs et des espoirs liés au travail

Peur de ne plus parvenir à s'adapter aux transformations du travail, peur d'aller au travail, de le perdre... En collaboration avec plusieurs partenaires, l'Institut universitaire romand de santé au travail a organisé le 10 juin dernier à Fribourg un congrès intitulé «Peurs et espoirs: la santé au travail à l'épreuve de la crise». Plusieurs spécialistes se sont penchés sur la question qui a aussi été traitée dans différents ateliers.

Dans le contexte de crise économique actuelle, marquée par une augmentation du chômage et de fréquentes réorganisations, la peur ne cesse de gagner du terrain dans les rangs des travailleurs. Peur des licenciements, syndrome du survivant, sentiment d'insécurité... Avec, pour conséquence, une dégradation de la santé. En collaboration avec plusieurs partenaires, l'Institut universitaire romand de santé au travail (IST) a invité plusieurs spécialistes à traiter de la question. Celle de la peur mais aussi des espoirs qui peuvent lui faire face et déboucher sur de nouvelles pistes dans les pratiques de gestion et d'organisation du travail.

Révélateur des qualités
Si le travail demeure une valeur centrale en tant que source de gains, estime de soi et sociabilité, les transformations dans son organisation se traduisent par un amoindrissement des amortisseurs collectifs: voilà ce qu'a relevé dans les grandes lignes Marc Henry Soulet, de l'IST, en ouverture du congrès, soulignant que le rapport à l'activité professionnelle s'avérait aujourd'hui plus fragile et personnalisé. «On assiste par exemple à la fin des métiers et de la protection corporative... En revanche, le travailleur est appelé à faire preuve de plus d'autonomie, d'initiative, de réactivité... L'équipe n'agit plus comme un amortisseur mais un accélérateur de tensions.» «Déstandardisé», davantage orienté vers les performances, le travail devient un espace de révélation de nos qualités personnelles. La pression à y faire face engendre de la peur, peur de ne pas y arriver, d'être dévalué. Dans ce monde professionnel se confirment nos forces, nos faiblesses. La peur est dès lors normale, les attentes très grandes. La directrice de l'IST, Brigitta Danuser, a évoqué brièvement la crainte de perdre son emploi, son statut, dans un contexte de crise susceptible toutefois aussi d'apporter des espoirs de changements. Alors que le travail est marginalisé, l'économie résumée à des flux financiers, la chance se profile peut-être aujourd'hui de replacer le travail au centre, a-t-elle noté.

Les 55 ans et plus sur le carreau
Yves Flückiger, professeur au Département de l'économie politique de Genève où il dirige l'observatoire universitaire de l'emploi, a fait état des effets de la crise sur le marché du travail. Si la Suisse a relativement tiré son épingle du jeu par rapport aux pays voisins, elle a quand même vu son taux de chômage augmenter de 2,4% dans les années 2006-2007 à 3,8% en mai dernier. Une situation qui reste fragile avec un taux de chômage incompressible tendant à croître. «Après chaque récession, ce taux ne fait que se creuser» a-t-il fait remarquer. Yves Flückiger a insisté sur les défis actuels de la société: la réinsertion professionnelle, l'évolution de l'aide sociale et les réformes des assurances sociales. Son exposé, statistiques à l'appui, a notamment souligné les difficultés des chômeurs de 55 ans et plus à retrouver un travail, quel que soit leur niveau de qualification. Situation «très préoccupante» qui a tendance déjà à menacer les travailleurs de 45 ans et plus. Si le marché du travail nécessite une adaptation de notre système d'assurances sociales, le spécialiste estime que ces réformes sont toujours plus improbables en raison de gros déficits budgétaires. La sécurité sociale doit pourtant absorber les chocs économiques en réduisant la pauvreté et en offrant une protection aux plus vulnérables, a-t-il déclaré.

Normalisation de la précarité
Sociologue, enseignant à l'Université de Saint-Gall, Franz Schultheis s'est interrogé sur les effets des transformations sociales sur les personnes. Quel type d'individus sont les mieux habilités à s'imposer dans ce contexte? Qui risque plutôt d'être évincé? Devenue un compagnon du quotidien, la peur de perdre son emploi figure, en Europe, parmi les craintes les plus élevées. «Le travail devient ainsi un bien rare.» Son organisation change avec l'augmentation des temps partiels, des contrats à durée déterminée, la nécessité souvent d'avoir plusieurs emplois pour joindre les deux bouts... Salariés et intérimaires sont désormais logés à la même enseigne. Les formations se multiplient sans ouvrir de nouvelles portes. Les conditions de travail s'avèrent toujours plus difficiles. La précarité s'oriente vers une normalisation dans le nouvel esprit du capitalisme, s'est inquiété Franz Schultheis, relevant les exigences induites par ce dernier: on demande ainsi aux employés d'être autonomes, ouverts, flexibles, employables, prêts à suivre des formations continues, capables d'autogestion... Des attentes élevées auxquelles tous ne peuvent répondre, engendrant concurrence, sélection et laissant sur le carreau nombre de personnes. Le sociologue a pris l'exemple d'une grande banque suisse engagée à la fin des années 90 dans un processus de restructuration qui avait mis sur pied un «service social» pour amortir le choc (voir encadré). Le spécialiste a estimé que la crise financière mettait à nouveau à rude épreuve les employés, avec un sentiment de peur généralisé et diffus, de perte de contrôle... On se tient à carreau, on ne signale pas les signes de dysfonctionnement, le régime de la peur explique le silence des employés... Si le «salaire de la peur» s'est stabilisé pendant une centaine d'années grâce aux réseaux, aux systèmes sociaux, aujourd'hui une nouvelle insécurité caractérise le monde professionnel avec le démantèlement d'un statut sécurisé de l'employé, a-t-il noté. Et de relever l'investissement toujours plus grand dans le travail, assorti d'un rapport toujours plus vulnérable de la personne à celui-ci.

Quête de sens
Parmi les conférenciers, Théo Wehner, expert en matière de travail à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich, a exploré différentes représentations du travail dans l'art et la littérature et la valeur qui lui est prêtée. Entre l'homme-outil et le travail qui rend plus humain... Le travail et le chômage qui peuvent tous deux rendre malades... Et la recherche de lueur d'espoir au-delà d'une activité professionnelle rémunérée. Une partie de son exposé a ainsi été consacrée au bénévolat dans lequel un Suisse sur deux serait actif - une proportion moins élevée toutefois en Suisse romande - et qui donnerait plus de sens à la vie. Une prestation qui présenterait les vertus d'être utile à la communauté, fournie personnellement et potentiellement apte à être rémunérée. Avec cette conclusion édifiante. A la question de savoir quel travail ces personnes feraient si elles n'avaient pas besoin de gagner de l'argent, elles ont répondu: le même, mais en mieux...


Sonya Mermoud

 

 

Egalité des chances, l'illusion
Le sociologue Franz Schultheis a évoqué le cas d'une grande banque suisse engagée, dans les années 90, dans un important processus de restructuration. Cette dernière avait mis sur pied un séminaire de sélection où serait examinée l'employabilité des salariés afin de décider qui ferait partie de la charrette des licenciements (4400 personnes au total). Tous les collaborateurs étaient supposés bénéficier des mêmes chances. Une illusion entretenue dans une perspective stratégique, a précisé le sociologue. Une centaine d'interviews menées auprès des personnes congédiées et d'autres épargnées ont démontré que les employés provenant de petites succursales tessinoises et romandes étaient le plus souvent disqualifiés contrairement à ceux de Zurich. Même issue fréquente pour les femmes, en particulier avec enfants, les plus de 55 ans, les collaborateurs souffrant d'un handicap physique ou psychique qui n'avaient pourtant jusque-là posé aucun problème... En clair, exit les maillons «faibles». Le conférencier a encore cité le cas d'un concierge congédié par l'entreprise. Après huit mois de chômage, ce dernier a été engagé par une agence pour effectuer auprès de son ancien patron le même emploi, mais avec un salaire réduit de 500 francs. Au-delà de la perte financière, c'est la perte d'une forme de famille qui a été fortement ressentie par le travailleur, la disparition d'un sentiment d'appartenance. Le syndrome des survivants s'est pour sa part traduit par une perte d'illusions, de confiance; un exil intérieur, des sentiments désabusés, de l'insécurité, de la désorientation... Le contrat «statut» a été remplacé par le contrat «fonction» a précisé Franz Schultheis. «Les survivants ont dit que la banque n'était plus la même. Ils se sont sentis délivrés d'un sentiment de loyauté.»


SM

 

 

 


 

Edition n° 25 du 23 juin 2010

 
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