Magique mécanique animée
Dans son atelier à Sainte-Croix, François Junod donne naissance à d'extraordinaires androïdes ou ressuscite des automates

Automatier réputé installé à Sainte-Croix (Vaud), François Junod réalise des créations pour une clientèle internationale. Fasciné par la mécanique du mouvement, il aime relever des défis techniques qui débouchent sur d'extraordinaires androïdes, animaux et modules animés. Des joyaux de précision dont l'attrait tient autant de la magie des gestuelles que de leur capacité à nous faire rêver. Comme le Pouchkine de l'artiste et artisan, qui compose des poèmes inédits...

Richement paré, le regard doux et malicieux, un magicien fait tour à tour apparaître et disparaître un oiseau chanteur, battant joyeusement des ailes. Ce digne émule du célèbre prestidigitateur Robert Houdin donne le ton à une visite placée sous le signe d'une mécanique aussi complexe que poétique. Savants rouages et ressorts lyriques orchestrés par François Junod, qui précise avoir mis deux ans pour réaliser ce superbe automate. «Si je m'étais concentré sur ce seul androïde, j'aurais mis six mois, mais je l'ai fait en marge d'autres travaux» précise-t-il, lui qui aime créer des objets qu'on ne voit nulle part ailleurs. Du coup, le Pierrot voisin, avec sa figure enfarinée et sa plume qui gratte le papier sur la classique mélodie d'Au clair de la lune, génère moins d'enthousiasme. Le modèle, copie d'un original de 1880, se révèle pourtant magnifique. Il fera le bonheur de Japonais. «Ils aiment les Pierrot. Peut-être parce que leur visage blafard - propre à découper la pénombre - leur rappelle les geishas...» Une seule certitude, nombre d'entre eux sont férus d'automates et font partie de la clientèle de François Junod. Un homme qui a fait ses classes à l'Ecole technique à Sainte-Croix, section micromécanique, avant de se tourner vers l'Ecole cantonale de beaux-arts à Lausanne, dans les domaines de la sculpture et du dessin. Un apprentissage auprès de Michel Bertrand, restaurateur d'automates à Bullet, a concouru à le mettre définitivement sur les rails de ce métier rare.

Pas de nostalgie
«J'ai débuté en 1983. Les sept premières années se sont révélées difficiles. Le marché suisse est restreint.» Qu'un souvenir... Aujourd'hui, l'artisan et artiste - comme il se plaît à se qualifier lui-même - bénéficie d'une reconnaissance internationale et travaille avec cinq collaborateurs spécialisés dans la couture (habits des androïdes), la micromécanique et la sculpture. Il a notamment réalisé pour la ville de Leganés, dans la périphérie de Madrid, un tableau animé grandiose, avec une gigantesque horloge, un carillon de 28 cloches, un circuit où défilent un cheval grandeur nature qui bouge tout ou presque - «le plus réussi de tous, mon préféré» - un trompettiste, une danseuse... «Dix-sept mois de travail pour dix personnes. L'équipe a dû être renforcée» précise l'automatier-sculpteur laissant entrevoir la dimension aussi complexe que féerique de l'œuvre. L'imaginaire tournant à plein régime, François Junod refuse toutefois de se confiner à un seul style. Et s'il aime les automates à l'ancienne, les androïdes modernes titillent aussi ses fibres créatives. Et de montrer un «robot» immortalisé sur poster, réalisé pour le théâtre Barnabé. «Il peut se mouvoir sans se cogner et bouger la tête, les paupières, les épaules, se pencher... Très vivant», lance cet homme de 51 ans au milieu d'une pièce remplie de photos de ses œuvres. Mais pas de nostalgie en regardant cet album mural. Ce maître de l'art cinétique se déclare toujours content de voir ses créations partir vivre leur existence ailleurs. Histoire de pouvoir se consacrer pleinement à de nouveaux projets. Et, partant, de relever de nouveaux défis.

Bric-à-brac innommable
A l'étage supérieur, dans l'atelier proprement dit, un bric-à-brac innommable envahit l'espace. Au plafond pendent singulièrement des crânes et membres, dans l'attente d'être assemblés. Corps de bronze, têtes humaines, d'animaux, squelettes, pièces métalliques, esquisses, modelages... se perdent au milieu de centaines de petits outils et de tour, fraiseuse, perceuse, pointeuse, pantographe pour la reproduction des cames... Microcosme composite qui imprime à l'atmosphère son étrangeté et rend hommage au seul travail manuel. Ici pas de machines à commandes numériques, même s'il arrive à François Junod d'y recourir en se tournant alors vers des partenaires extérieurs. Peu ou pas de dessins préalables non plus. Confectionnées sur mesure, les pièces inadaptées sont refaites. Quant aux modèles sophistiqués, ils font l'objet de maquettes.

L'immortalité apprivoisée
Maître d'œuvre de cet univers baroque baigné ce jour-là de musique classique et pourtant François Junod en montre quelques facettes. Il s'arrête devant un automate en restauration sur lequel travaille un de ses collaborateurs: un fakir de couleur qui fume et boit du café. «L'objet date de 1880 et appartient à un collectionneur à Paris. Ça fait plaisir de le réanimer» précise-t-il avant de dévoiler, dans le socle de la figurine, ses rouages alors que la fumée s'échappe de la bouche du simulacre en fines volutes. Les créations motivent toutefois davantage François Junod. Actuellement, en plus de son Pouchkine (voir encadré), il s'est lancé dans la confection d'un Léonard de Vinci, fasciné par le génie polyvalent du personnage. Un androïde qui révèlera l'envers du décor, son auteur ayant décidé de laisser une partie de sa fabrication visible. Pas de quoi briser la portée magique et poétique de cette mécanique du mouvement, jouet d'un rêveur frayant avec l'immortalité... 


Sonya Mermoud



Tout un poème!
Il est capable de composer sous vos yeux 1458 poèmes de sa belle écriture penchée et sans jamais se conformer à un ordre précis. Il sait aussi dessiner. Il, c'est le Pouchkine de François Junod, réplique du célèbre écrivain du pays des tsars. Ce joyau de technologie a été commandé par un mathématicien et chercheur américain. D'origine russe, l'épouse du riche collectionneur a choisi les mots qui servent à la composition des poèmes. Leur assemblage ont tous une signification, brèves strophes s'inscrivant dans la veine des haïkus, ces courts poèmes japonais intuitifs, à forte portée évocatrice. «Le projet s'est avéré ultracompliqué et a nécessité plus de recherches que de travail. L'automate ne compte pas moins de 3500 pièces et 57 cames. J'y travaille depuis 2003. Il sera livré cet automne», se réjouit son concepteur, ravi d'avoir relevé le défi mais aussi de voir l'être artificiel enfin terminé. «C'est l'androïde le plus compliqué que j'ai réalisé.» Un ouvrage qui, s'il en fallait encore, a contribué au renom de son auteur - souvent sollicité par de prestigieuses marques horlogères, recourant à son savoir-faire - et qui lui a valu la visite de personnes de l'EPFL, fascinées. Une exposition du Pouchkine de Junod dans les locaux de l'Ecole polytecnnique pourrait d'ailleurs bien précéder son départ outre-atlantique. Et en faire perdre à plus d'un son latin...


SM

 

 

Edition n° 26/27 du 30 juin 2010

 
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