Derrière les moteurs, des particules fines de couleurs
L'artiste valaisan Christian Raboud expose au Musée de l'automobile de la Fondation Gianadda

Derrière les robustes automobiles du début du 20e siècle, des peintures délicates aux formes abstraites. Des sortes de particules fines de couleurs vives qui font écho à l'odeur de cambouis imprègnant les murs de ce drôle de musée-parking. Sur certaines toiles, des atomes semblent se mouvoir dans des espaces tantôt liquides, végétaux ou cosmiques. Sur d'autres, des lignes droites penchent, vacillent, des carrés se courbent, se déforment pour finir par s'arrondir en leur cœur. Dans ce tourbillon coloré, le peintre nous invite à la déconstruction et nous offre la liberté qu'il s'octroie. Chacun, devant les 25 tableaux de Christian Raboud exposés dans le Musée de l'automobile de la Fondation Gianadda à Martigny, se retrouve face à son propre monde. Sans effort tant les œuvres touchent le cœur et les tripes, bien avant la tête.
Si les vieilles cylindrées rehaussent le caractère contemporain et la finesse des œuvres de l'artiste valaisan, elles empêchent toutefois de se plonger dans les détails de la structure difficilement observables à distance. Une frustration pour le spectateur car le peintre mélange craie grasse, gouache, acryl et mine de plomb, et joue des transparences et des superpositions. N'empêche, cette exposition, à l'occasion du 40e anniversaire de la Fondation valaisanne en faveur des personnes handicapées mentales (Fovahm), offre à cet artiste une reconnaissance inespérée.

L'art avant tout
En effet, montrer ses œuvres juste en dessous de celles du peintre Nicolas de Staël représente un exploit, tant les personnes en situation de handicap mental peinent à exposer dans des galeries qui ne soient pas spécialisées dans l'Art Outsider, qui regroupe la création en marge des milieux artistiques officiels, dont fait partie notamment l'Art Brut. Des labels que préfère rejeter l'animateur de l'atelier artistique de la Fovahm Christian Bidaud. «C'est de l'art. Le handicap n'a pas à être mis en avant.» Depuis 2008, c'est lui qui coache Christian Raboud, ainsi que les sept autres artistes de cet atelier novateur tourné vers la création. Les personnes qui y travaillent chaque jour ont décidé de faire de la peinture leur métier à plein temps.
Au cœur de St-Maurice, à l'intérieur de l'atelier, Christian Raboud et ses collègues, malgré la chaleur de cet après-midi, sont en plein exercice: recopier un des tableaux vus la veille au Musée des beaux-arts de Lausanne. Car, si la majorité de leur temps de travail est dédiée à l'expression personnelle de leur créativité, l'apprentissage de techniques, la visite d'expositions, ou encore la rencontre avec d'autres artistes font aussi partie de leur quotidien.
Créateurs infatigables, ils dessinent sans relâche, sans mot. Seule la radio meuble le silence, lorsque Christian Raboud ne se parle pas à lui-même, comme pour se rassurer. «Il attendait votre visite depuis plusieurs jours. Il est un peu inquiet», explique Christian Bidaud. «Mais qui aurait pu penser, lui qui dans son village était connu comme celui qui crie dans la forêt, qu'il puisse un jour exposer ses œuvres et répondre à une interview...»

Créer sans mot
Christian Raboud bouge beaucoup, et sourit encore davantage. Un sourire d'où émane une gentillesse sans borne et qui illumine son regard. Crayon à la main, il montre toutefois quelques signes d'énervement face à l'œuvre aux traits précis qu'il tente de recopier. «J'arrive pas, je suis désolé, c'est trop compliqué», lance-t-il en prenant sa gomme. «Il faut respirer un peu, comme dit Christian (son mentor donc, ndlr).» Il recommence, prend une règle, tire deux lignes, et finit par continuer à dessiner les losanges à main levée. Malgré ses 42 ans, Christian Raboud est un très jeune artiste. La peinture, il l'a découverte en entrant dans l'atelier artistique, il y a deux ans et demi. Un moyen, avant tout, de quitter l'atelier de serrurerie où «il y avait trop de bruit»...
A l'entendre, ses peintures semblent sortir de nulle part. Le mot «inspiration» lui semble d'ailleurs vide de sens. Ses pensées lorsqu'il dessine? «Je pense à la montagne, à la nature, au ciel, à la lune, au soleil.» Le retour sur soi et sur son œuvre lui est comme inconnu. «Attends voir...» Il regarde son tableau et le décrit tout simplement: «... Ce sont des formes.» Puis il lâche en parlant des carrés peints sur une autre toile: «Ce sont des pensées que j'ai dans ma tête.»
A chaque question, Christian Raboud semble attendre la confirmation qu'il a répondu «juste», tant il se soucie de faire plaisir à son interlocuteur. Les questions s'effritent pour devenir vaines face au sourire du peintre, face aux œuvres qui se suffisent à elles-même et vivent au-delà de l'artiste. Sentir, ressentir, tout simplement, le mystère.


Aline Andrey

 


 

Edition n° 30/31 du 28 juillet 2010

 
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