Rompre avec la globalisation
Eric Decarro n'en finit pas de lutter pour une société débarrassée du capitalisme

Cinquante ans déjà que le personnage arpente avec détermination la scène militante genevoise. Fidèle à lui-même et aux autres, Eric Decarro reste l'homme rassembleur et combatif sur lequel on peut compter dans la cité de Calvin. Ses qualités l'ont conduit à la tête de la section cantonale du Syndicat des services publics (SSP-VPOD) de 1978 à 1982 et de sa direction nationale pendant huit ans, de 1995 à 2003. Il est également l'une des figures de proue de l'altermondialisme local depuis le début des années 2000 et membre actif du Parti solidarités. Il reste aussi l'un de ceux qui pensent que réforme et révolution sont plus complémentaires que contradictoires. Et qui ruent dans les brancards des syndicats pour qu'ils ne se cantonnent pas au rôle d'éboueurs sociaux du capitalisme, mais qu'ils s'attaquent à sa base pernicieuse. Un de ceux, encore, qui écoute réellement ses interlocuteurs...

Le choc de mai 68
Où certains verront de l'entêtement chez Eric Decarro, d'autres décèleront une constante lucidité. Né en 1940 de parents militants actifs du Parti du travail (PdT), c'est tout naturellement qu'il y adhère au début de ses études universitaires en économie et sociologie, et s'engage dans le syndicalisme étudiant. «Je suis tombé dedans quand j'étais petit.» Les événements de mai 68 le mettent en porte-à-faux avec son parti, dont il est pourtant membre du comité directeur et élu communal: «Mai 68 nous a fait prendre conscience des errements du PdT, notamment sur ses objectifs électoralistes qui pouvaient l'amener à tenter de brider les mouvements de la base», explique le syndicaliste. A la suite d'une longue lettre critique qu'une cinquantaine de militants comme lui avaient adressée au parti, ceux-ci se voient suspendus du jour au lendemain. Cette mise à pied favorise le développement de plusieurs groupuscules anticapitalistes. Parmi lesquels le Centre de liaison politique (CLP), d'obédience maoïste, auquel participe Eric Decarro jusqu'en 1977, en marge de son emploi de chercheur et statisticien à l'Office de formation professionnelle. A la fin des années 1970, l'homme se consacre plus entièrement à l'activité syndicale et devient le président du SSP-VPOD Genève, puis de l'Union des syndicats du canton de Genève (1986-1990). Il se souvient de victoires alors obtenues grâce à la grève et aux mobilisations, que ce soit contre le travail de nuit des employés du nettoyage, pour la réintégration d'une déléguée du personnel d'un EMS licenciée ou encore pour l'obtention des 40 heures dans la fonction publique en 1981. «Jusqu'en 1990, nous gagnions presque chaque fois que nous menions une grève dans le secteur public», explique-t-il. Puis vient le virage à 180 degrés, dont le syndicaliste raconte le premier épisode, en 1992, après de fortes mobilisations: «On s'est fait piéger. Le Conseil d'Etat avait ficelé un accord passé avec nous dans un paquet comprenant une hausse des impôts sous forme de centimes additionnels. Des opposants ont eu beau jeu de traiter les fonctionnaires de privilégiés et ont gagné le référendum contre la nouvelle taxe.» Depuis, c'est la dégringolade dans le secteur public...

Les syndicats font fausse route
C'est dans ce contexte qu'Eric Decarro est élu à la présidence nationale du SSP-VPOD en 1995, poussé par la base, contre le candidat de l'appareil. Il fait alors pression pour lancer le référendum contre la baisse des prestations de l'assurance chômage en 1997, contre l'avis de l'Union syndicale suisse, qui préfère s'en abstenir. Et la victoire est au rendez-vous. Plus de 51% des votants refusent la nouvelle loi. En revanche, le référendum contre la nouvelle loi sur le personnel de la confédération échoue, ce qui renforce l'autonomisation des régies publiques, PTT et CFF, et préfigure la dégradation des conditions de travail du personnel...
Confronté alors à l'affaiblissement généralisé des syndicats, et à leur passage à des luttes systématiquement défensives, le militant prend du recul et le temps de la réflexion, notamment avec l'arrivée de sa retraite en 2003. Il constate qu'un retour à une période marquée par le partage des gains dus à la hausse de la productivité du travail - qui a permis une amélioration du niveau de vie de l'ensemble de la population entre 1945 et 1980 - n'est tout simplement plus possible. Pour lui, les syndicats font fausse route en continuant d'appliquer les mêmes recettes. Petit à petit, toutes les conquêtes sociales se voient grignotées et la précarisation s'étend. «On a changé d'époque. La globalisation et la financiarisation de l'économie ont redistribué les cartes. La logique du profit est devenue absolue.» Face à cela, il préconise deux solutions conjointes: l'internationalisation de la lutte syndicale et l'élaboration de propositions qui rompent avec le capitalisme. Eric Decarro s'y attelle déjà: il a coorganisé au printemps dernier une journée de rencontre de toutes les organisations anticapitalistes pour se pencher sur des alternatives au capitalisme. Un séminaire sur ce thème sera aussi bientôt organisé. Premier pas essentiel...

Christophe Koessler


 

Edition n° 35 du 1 septembre 2010

 
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