Tous les jours la nuit
Le photographe Jean-claude Wicky a réalisé un film sur l'enfer oublié que vivent les mineurs de Bolivie

Point d'orgue de plusieurs années de reportage dans les mines de Bolivie, le photographe de Moutier Jean-Claude Wicky a réalisé un film sur les conditions inhumaines dans lesquelles vivent les mineurs de la région de Potosi, à plus de 4000 mètres d'altitude. Un documentaire poignant mettant en lumière un monde jusqu'ici condamné à rester dans l'ombre.

C'est au hasard d'un tour du monde que Jean-Claude Wicky a découvert les mines de la région andine de Potosi, en Bolivie. Quelques milliers d'Indiens y travaillent dans des conditions dantesques pour extraire péniblement des minerais d'étain, de cuivre, de tungstène ou d'argent qui leur permettent de survivre dans des villages austères, perchés à plus de 4000 mètres d'altitude. «Tous ces minerais vont faire la fortune de quelques-uns et le malheur du pays.» Depuis dix-sept ans, le photographe de Moutier multiplie les reportages vers ces lieux inhospitaliers pour mettre en lumière ce monde oublié, pour montrer ceux que l'on ne voit jamais ou qu'on ne veut pas voir. Jour après jour, Jean-Claude Wicky s'est plongé avec les mineurs dans les entrailles d'une trentaine d'exploitations minières. Il a partagé la vie des familles et suivi le travail des palliris, ces femmes seules, veuves ou divorcées, qui fouillent inlassablement les rebuts de la mine pour y trouver les dernières miettes de minerai.

Un poumon de chien
Jean-Claude Wicky a tiré de ses reportages des expositions qui ont sillonné une douzaine de pays, en particulier d'Amérique latine. Ses photographies sont également réunies dans un livre Mineros, mineurs de Bolivie. Ce travail, il vient de le compléter par un film, réalisé en collaboration avec le vidéaste jurassien Nicolas Chèvre. Entre descentes dans les mines étouffantes, témoignages des travailleurs, photographies et incursions dans la vie familiale et les traditions, ce film de 60 minutes témoigne avec force de l'humanité d'un univers condamné à l'inhumanité. Il évoque aussi, sans ostentation, la lutte des mineurs pour leur dignité. «Ils m'ont raconté leurs incessants combats pour améliorer leurs conditions de vie, combats qui ont rarement abouti. Longtemps à l'avant-garde du mouvement ouvrier bolivien, leur contestation récurrente a préoccupé bien des gouvernements. Leurs révoltes se sont presque toujours terminées par des massacres qui font maintenant partie de la mémoire collective.» Une situation que, dans le film, résume le mineur Don Paulino: «La richesse de notre sous-sol a toujours engendré notre pauvreté.» Jean-Claude Wicky confirme: «La spéculation sur les matières premières, on en voit l'impact direct sur ces familles de mineurs: une baisse de quelques centimes peut devenir dramatique.»
Le moment le plus poignant du film, c'est un jeune mineur rongé par une silicose mortelle, alité dans un modeste dispensaire de campagne et qui rêve d'un nouveau poumon, «n'importe lequel»... «même de chien, peu importe»...
Lors du tournage, Jean-Claude Wicky a distribué aux mineurs, dans les écoles et lieux publics, 600 exemplaires de son livre. «Ils étaient fiers que l'on reconnaisse la valeur de leur travail.» Le photographe jurassien souligne qu'il n'a pas la présomption de croire qu'il va changer le monde avec ses photos. «Ce n'est qu'une toute petite brique que l'on apporte à l'édifice de l'information. Il m'arrive cependant encore de rêver en me disant: si seulement mes photographies, par la rigueur de leur constat, pouvaient entrer en résistance contre l'action des puissants.»


Pierre Noverraz



Infos
Le film "Tous les jours la nuit" est sorti en avril dernier au Festival du réel à Nyon. Il a ensuite été projeté dans sept salles, drainant 1500 spectateurs. Il sera présenté dans plusieurs villes romandes cet automne. Le programme sera consultable sur le site www.touslesjourslanuit.com qui s'ouvrira prochainement sur le Net.



Le parcours de Jean-Claude Wicky
Etabli à Moutier, Jean-Claude Wicky, 64 ans, collabore à diverses publications telles que Geo Magazine et Smithsonian Magazine. Il a fait ses débuts photographiques lors d'un séjour au Japon entre 1972-73. De 1984 à 2001, ses reportages sur les mines de Bolivie se traduisent par l'exposition «Mineros» présentée dans 12 pays et visitée par plus de 500000 personnes ainsi que par la parution d'un livre traduit en 4 langues. Ses travaux font partie d'importantes collections, comme celle du Congrès à Washington ou du Musée de l'Elysée à Lausanne.

PN

 


 

Edition n° 35 du 1 septembre 2010

 
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