Mbaye Séne, le droit à l'école pour tous
Mbaye est professeur et directeur d'une école à Dakar pour lutter contre la "déperdition scolaire"

«Le Gouvernement du Sénégal fait beaucoup d'efforts pour l'éducation. Près de 40% du budget de l'Etat y est consacré, mais les infrastructures scolaires sont insuffisantes par rapport à la politique d'accès. Il peut y avoir des classes de 100 élèves; beaucoup attendent pour y entrer et ceux qui ne sont pas bons en sont exclus. L'école publique est gratuite, mais extrêmement élitiste.» Enseignant sénégalais actuellement en visite en Suisse pour échanger avec des pairs, Mbaye Séne raconte les difficultés rencontrées par les enfants de son pays pour suivre une scolarité normale. «Un enfant débute l'école à 7 ans. S'il ne réussit pas sa première année, il peut redoubler, mais une seule fois. En cas de nouvel échec, il est exclu, et vers 8 ou 9 ans, il se retrouve à la rue, livré à lui-même et exposé à tous les dangers. C'est pour cela que nous avons créé notre école, le Groupe scolaire David Diop Mendès à Dakar. Nous voulons donner à ces enfants une chance de réussite plus tard», explique le professeur d'histoire et géographie qui dirige également l'établissement fondé il y a 13 ans avec un collègue enseignant.

Violences à l'égard des enfants
L'exclusion scolaire et la «déperdition scolaire» qui en découle et contre laquelle il lutte, profite également aux marabouts des écoles coraniques accueillant les enfants démunis. «Ce sont des écoles d'initiation au Coran. Les maîtres coraniques, les marabouts, envoient les enfants mendier dans la rue, et ils peuvent être dangereux», indique-t-il, faisant allusion aux violences exercées contre les enfants qui ne ramènent pas leur écot. Ces marabouts utilisent les enfants pour leurs propres besoins et non pour former des «extrémistes» islamistes, rassure le professeur, musulman lui-même. «Au Sénégal, 94% de la population est musulmane, 5% chrétienne et 1% animiste. Nous sommes des sunnites, pas des orthodoxes. Le père de la nation sénégalaise, Léopold Sédar Senghor était chrétien et a été soutenu par tous les musulmans. Il a gouverné le pays durant 20 ans et a fait du Sénégal un pays stable sur le plan ethnique, culturel, politique, avec une véritable démocratie. Nous sommes un peuple ancré dans nos racines, et ouvert sur le monde, sur l'universel», explique cet homme de 45 ans, fier d'appartenir au Pays de Terranga, pays de «l'hospitalité légendaire».

Soigner le mal à la racine
Un homme pour qui l'instruction, indispensable au bon fonctionnement d'un pays, a un sens profond. Il est le seul des neuf enfants de sa fratrie à avoir eu, dit-il, la chance d'aller à l'école. «Je suis issu d'une famille de musiciens et de griots. Chez nous, on devient musicien par héritage. Pas besoin donc d'aller à l'école. J'ai tellement pleuré pour y aller qu'un jour, à la rentrée, l'instituteur de mon village est venu voir mon père afin qu'il m'autorise à suivre les cours. J'étais tout petit, nous avons dû un peu tricher sur mon âge!»
A la fin de son cursus scolaire et universitaire, licence d'histoire en poche, il est engagé comme vacataire dans un «Centre de sauvegarde» pour enfants en difficultés, dépendant du Ministère de la justice. Un centre destiné à aider des jeunes, de 10 à 20 ans environ, à acquérir un métier et parfois un baccalauréat. Mbaye Séne y travaille durant 7 ans, jusqu'au moment où l'idée de créer une école pour les enfants exclus se concrétise. «Je m'occupais d'adolescents avec de gros problèmes. Je me suis dit qu'il serait préférable de soigner le mal à la racine, en offrant aux enfants en bas âge la possibilité de réintégrer une structure scolaire. Le Gouvernement a aussi facilité l'ouverture d'écoles privées, reconnues par l'Etat, comme c'est le cas de notre établissement, laïc, où nous suivons le même cursus qu'à l'école publique», indique-t-il.

Nouveaux défis
L'Ecole David Diop Mendès porte symboliquement le nom d'un poète sénégalais, décédé accidentellement peu après l'indépendance alors qu'il venait apporter son concours à la construction du pays. Elle accueille aujourd'hui 774 élèves de 7 à 22 ans. Plus de la moitié sont des filles, vivant dans la banlieue de Dakar où afflue la population rurale poussée par la sécheresse. «Les jeunes filles sont souvent victimes de viols, de grossesses précoces, de prostitution cachée. Avec notre école nous voulons les aider à se construire un avenir», souligne Mbaye Séne.
L'école compte 62 enseignants, la plupart à temps partiel. Elle ne peut leur offrir qu'un salaire extrêmement bas. Son budget est en effet plombé par un loyer exorbitant. Or la fatalité d'une autoroute vouant le bâtiment à une démolition prochaine, couplée à l'énergie du directeur, font qu'un nouveau projet est sur le point de se réaliser: la construction d'une nouvelle école sur un terrain acheté grâce à des fonds récoltés par des enseignants zurichois. Face à un travail sans relâche et à la recherche de solutions pour assurer la pérennité et le développement de l'école, Mbaye Séne affiche une détermination sans faille. «Ma motivation, c'est d'aider ces enfants jetés à la rue. Et ce qui me fait continuer, c'est la passion. Je ne connais que l'école et je suis obnubilé par l'avenir de l'éducation au Sénégal.»


Sylviane Herranz



Pour soutenir l'école, les dons peuvent être versés au Groupe scolaire David Diop Mendès, Dakar, Société générale de banques au Sénégal,
IBAN SN20011 15019 14003753226 76, Swift: SGSNSNDA


 

Edition n° 36 du 8 septembre 2010

 
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