Le harcèlement sexuel sort de l'ombre
Un livre et un nouveau site viennent en aide aux personnes harcelées sexuellement au travail. Essentiel.

Le harcèlement sexuel, une discrimination encore taboue et pourtant reconnue comme telle par la Loi sur l'égalité entre femmes et hommes. Quatre syndicats se sont alliés pour créer un site internet permettant aux victimes d'appeler à l'aide. Un livre témoigne aussi du vécu de nombreuses femmes, seules face à un harceleur à la recherche de pouvoir.

«Ma cousine, qui a dix ans de plus que moi, travaillait un temps sous les ordres d'un patron qui lui mettait de temps en temps la main sur les seins. Elle racontait ça devant toute la famille, et c'était tourné en dérision, considéré comme pas grave. Moi cela me prenait aux tripes...» Ce petit extrait, révélateur, est issu du livre «Qui a peur du harcèlement sexuel? Des femmes témoignent» de Véronique Ducret, psychologue sociale et cofondatrice du 2e Observatoire (centre de compétence sur le harcèlement sexuel). Sa publication fait écho à l'ouverture du site interactif www.non-c-non.ch développé par quatre syndicats romands (SSP, Unia, Comedia, SIT) avec la collaboration du 2e Observatoire.
C'est à l'occasion de ce double événement qu'une centaine de personnes, majoritairement féminines, se sont réunies le 4 octobre à la Comédie de Genève. Pour une mise en lumière d'une discrimination encore taboue et mal connue, alors qu'elle touche plus d'un tiers des salariés en Suisse (28% de femmes et 10% d'hommes se sont sentis harcelés au travail selon une enquête menée en 2007 par le Seco). Conséquence, les plaintes sont encore rares: entre 1996 et 2004, 92 cas ont été dénoncés, généralement après que la personne ait quitté l'entreprise. Et ce malgré l'introduction en 1996 de la Loi fédérale sur l'égalité entre femmes et hommes (LEg) qui reconnaît le harcèlement sexuel comme une discrimination et une atteinte à la personnalité.

Abus de pouvoir
Depuis, la loi oblige les entreprises à prévenir le harcèlement sexuel, sous peine d'être condamnées à verser une indemnité à la personne lésée. Dans les faits, et malgré les outils mis à disposition notamment par le 2e Observatoire, la parole des victimes a encore de la peine à se faire entendre. «Quand j'ai rencontré ces femmes, je partais de l'a priori qu'elles n'avaient pas osé dire. Et ce fut certainement ma plus grande surprise. Ces femmes avaient parlé mais n'avaient pas été entendues», relève Véronique Ducret. Esseulées, confuses, submergées par un sentiment de culpabilité, atteintes dans leur santé physique et psychique, des femmes (mais aussi des hommes!) finissent par quitter leur travail, lorsqu'elles ne sont pas licenciées. «Les témoignages soulignent le lien si fragile des femmes à leur identité. Ces abus de pouvoir ont des répercussions sur leur vie professionnelle mais aussi personnelle», soulève Muriel Golay, directrice du Service pour la promotion de l'égalité du canton de Genève.

Sortir de la solitude
Pour enrayer cet engrenage, le site non-c-non.ch offre un nouvel outil de lutte. «Le site permet de faire connaître la loi, casser les préjugés, du style «c'est elle qui cherche», sensibiliser les personnes lésées et les entreprises, partager les expériences, sortir de la solitude, trouver des réponses et un soutien», précise Michela Bovolenta, du comité de pilotage du projet. La secrétaire centrale du Syndicat des services publics (SSP) promet une réponse aux questions (qui peuvent être posées de manière anonyme) dans les 3 jours ouvrables. Ce premier pas peut déboucher, en cas de besoin, sur un appui personnel d'un syndicat ou d'une association.
Ce site, comme le livre de Véronique Ducret, a aussi le mérite de rappeler que le harcèlement sexuel s'inscrit dans la vaste domination des hommes sur les femmes, dans les inégalités du monde du travail et dans les rapports sociaux en général. «Parler du harcèlement sexuel remet en question le pouvoir hiérarchique homme-femme, et la société dans son ensemble», relève Véronique Ducret. «Le sexe devient une arme, pour prendre du pouvoir et déstabiliser l'autre. Il n'y a aucune intention de séduire. Jamais. Cela n'a rien à voir!» Reste un problème de taille lorsqu'on décide de porter plainte, au grand regret de Véronique Ducret: «Au contraire des autres discriminations, il ne suffit pas de rendre le harcèlement sexuel vraisemblable, mais de le prouver.»


Aline Andrey


www.non-c-non.ch
www.2e-observatoire.com
«Qui a peur du harcèlement sexuel? Des femmes témoignent» par Véronique Ducret, édition Georg, 2010. Prix: 34 fr. Peut être commandé sur le site du 2e Observatoire.

 


«Le sexe devient une arme, pour prendre du pouvoir et déstabiliser l'autre. Il n'y a aucune intention de séduire. Jamais. Cela n'a rien à voir!»

Véronique Ducret, psychologue sociale



Le harcèlement sexuel, c'est quoi?
L'article 4 de la Loi sur l'égalité (LEg) stipule: «Par comportement discriminatoire, on entend tout comportement importun de caractère sexuel, ou tout autre comportement fondé sur l'appartenance sexuelle, qui porte atteinte à la dignité de la personne sur son lieu de travail, en particulier le fait de proférer des menaces, de promettre des avantages, d'imposer des contraintes ou d'exercer des pressions de toute nature en vue d'obtenir d'elle des faveurs de nature sexuelle.» Ses manifestations sont diverses: des remarques déplacées, des blagues sexistes ou homophobe, l'exhibition d'images pornographiques, le chantage sexuel, des attouchements, les agressions sexuelles. A noter que ce n'est pas l'intention du harceleur mais la façon dont est vécu son comportement par la victime qui prime pour déterminer s'il s'agit de harcèlement sexuel.

AA



Question-réponse sur le site non-c-non.ch

Question: «Suis-je responsable de ce qui m'arrive? Je travaille à l'Université. Je suis une jeune femme qui aime la mode et je porte souvent des minijupes et des vêtements moulants. Mon responsable vient de me faire une proposition qui m'a laissée sans voix, tant elle était inattendue. En me mettant un bras autour de la taille, et avec une voix qui ne laissait aucun doute sur ses intentions, il m'a demandé "vous ne pensez pas que vous et moi nous pourrions passer de bons moments ensemble?" Jusqu'à ce jour, il n'avait jamais eu de tels propos ni de tels gestes. Je me sens en partie responsable à cause de ma tenue. Et c'est aussi ce que quelques collègues me disent. Est-ce normal qu'il se permette une telle attitude à mon égard?
Réponse: Nous comprenons fort bien que vous vous sentiez en partie responsable. En effet, un des mythes les plus tenaces concernant le harcèlement sexuel est précisément de lier harcèlement sexuel et tenue vestimentaire provocante. Or, les faits démentent ce mythe. Quelles que soient leurs habitudes vestimentaires, les femmes peuvent être harcelées. L'attraction sexuelle n'est pas le moteur du harcèlement. C'est une manifestation de pouvoir. La prétendue provocation est souvent un argument utilisé a posteriori pour justifier les actes de harcèlement. Vous n'êtes pas responsable des agissements de votre supérieur et son attitude est inexcusable. N'hésitez pas à lui dire clairement que son attitude vous dérange.»


(source: www.non-c-non.ch)

 

 


 

Edition n° 41 du 13 octobre 2010

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page