La mémoire ouvrière cerclée d'alu
Entre hisoire et arts plastiques, une exposition révèle la mémoire des ouvriers des usines d'aluminium de Sierre

Loin de l'image d'Epinal d'un Valais montagnard et bucolique, les artistes sierrois Grégoire Favre et Eric Bovisi présentent la réalité du monde industriel de la région de Sierre depuis le début du siècle dernier. Mais pas n'importe laquelle. Celle des ouvriers, ces «oubliés» de l'art et de l'histoire qui reprennent leurs droits le temps d'une exposition. Omniprésente: la firme Alusuisse (devenue Alcan) qui a transformé la région de fond en comble. A découvrir jusqu'au 7 novembre.

«Nous avons détourné le concept des musées d'art et d'histoire en consacrant une exposition à une population qui n'y a généralement pas sa place», explique Grégoire Favre, coauteur de l'exposition «La mémoire ouvrière» à Sierre. Après un an d'enquête, l'artiste et son collègue Eric Bovisi ont réussi à rassembler un matériel historique aussi diversifié qu'abondant, principalement sur les usines d'Alusuisse à Chippis de 1905 à nos jours: photos, témoignages, journaux d'époque, archives, équipements d'usine exposés au sein d'un entrepôt industriel de 1200 mètres carrés. Les jeunes artistes ont aussi brillamment gagné leur pari de mêler arts plastiques et histoire ouvrière, en y ajoutant notamment peintures, photos, vidéos et sculptures-déchets en aluminium!

L'humain au centre
Ce qui frappe avant tout, c'est la place centrale donnée à l'humain. Au rez-de-chaussée, encerclés de cadres en aluminium, une quarantaine de portraits relatant la vie d'ex-ouvriers et de leur famille accompagnés de photos d'époque prises par les protagonistes eux-mêmes. Autant de personnes avec qui Grégoire Favre s'est longuement entretenu. «L'usine, ce sont les travailleurs qui la font.» Du coup, l'Histoire avec un grand H sort de la bouche des travailleurs, et c'est d'autant plus passionnant. «Certains visiteurs, anciens ouvriers de l'usine, passent presque la journée à lire les témoignages», raconte Grégoire. A l'étage, un «mémorial» où figurent bout à bout un bon millier de photos d'ouvriers interpelle le visiteur. «Un vieux monsieur est venu avec une règle pour les passer en revue une à une, à la recherche de son grand-père.»

Alusuisse cœur de Sierre
Beaucoup d'émotion se dégage ainsi entre les murs froids de l'entrepôt, accueillant nombre d'anciens ouvriers, des membres de leur famille et d'habitants de la région. Les usines de la Société anonyme pour l'industrie de l'aluminium (AIAG), devenue Alusuisse dans les années 1960, puis Alcan au tournant du siècle, ont très longtemps compté environ 2000 travailleurs en leur sein sur la petite commune de Sierre. Un impact majeur sur la vie de la cité! Plusieurs d'entre eux témoignent aussi de vive voix sur grand écran par le biais de vidéos diffusées en continu.

Rencontre des mondes
Les tableaux d'Eric Bovisi donnent aussi une place de choix aux portraits d'ouvriers: «Ce sont les grands oubliés de la peinture valaisanne», commente Grégoire Favre. Les entrepreneurs Ebner et Christoph Blocher apparaissent aussi subrepticement sur les toiles, eux qui ont racheté les usines pendant une courte période dans les années 1990 pour les revendre après restructuration. Style des tableaux? «Superposition de typographies constructivistes, d'expressionnisme allemand et d'imagerie communiste.» Charabia? «Cette exposition est un lieu de rencontre entre le monde de l'art et celui du travail industriel. Des milieux qui ne se côtoient pas.» Une opportunité en or de favoriser une découverte réciproque.

Déchets et œuvres d'art
Côté sculpture, les artistes ont choisi d'exposer des déchets d'aluminium, où l'on croirait reconnaître la patte d'artistes contemporains. Un ouvrier les avait soigneusement récupérés, les élevant au rang de pièces d'art. Pour s'en moquer gentiment, des collègues lui avaient rédigé un «bon de sortie» (de l'usine) pour ces «œuvres d'art». Aujourd'hui, ces dernières se retrouvent au centre de l'exposition.
Le visiteur pourra terminer son voyage historique en feuilletant les albums photos des quelque 5000 clichés que Grégoire Favre a collectés dans les friches industrielles. Certains de ces bâtiments ont d'ailleurs été détruits depuis. Ce qui ne manque pas de donner le vague à l'âme à ceux qui y ont tant sué... 


Christophe Koessler

 

L'exposition «La mémoire ouvrière» se tient jusqu'au 7 novembre dans les anciennes Halles Usego, rue du Stade, à Sierre. Ouverture du mercredi au dimanche, de 14 h à 18h. Un colloque aura lieu le 6 novembre. Pour plus d'informations: www.lamemoireouvriere.ch



Alusuisse, ange et démon


Encensée par les uns pour son rôle dans le développement économique, honnie par les autres pour la destruction de l'environnement et la mise en danger de la santé des ouvriers (poussière d'alumine, gaz toxiques, etc.), Alusuisse a joué un rôle majeur sur la vie des habitants de la région de Sierre. Convertissant les paysans en ouvriers et en prestataires de services. Cette métamorphose se retrouve tout au long de l'exposition. Comme l'histoire de la firme, qui a connu deux mouvements de grève, en 1917 et en 1954 et a collaboré avec les Allemands pendant la Première Guerre mondiale, fournissant du matériel servant à leur effort de guerre. La grève de 1917 aurait même un lien avec cette collaboration, selon les deux artistes: «Alors que les travailleurs font face à une augmentation du coût de la vie et à la dégradation de leurs conditions de travail, le fait que l'aluminium de Chippis profite de la conjoncture de la guerre provoque la colère des ouvriers.» A cette époque, la conduite forcée d'eau sous pression construite par l'entreprise a été la cible d'un attentat manqué à la bombe. L'histoire de Chippis recèle de piquants épisodes...

 

Témoignage

18 ans dans l'aluminium
Charles-Henri Rudaz est secrétaire syndical à Sierre depuis plus de 20 ans. De 1970 à 1988, il était ouvrier chez Alusuisse.

«J'y ai commencé mon apprentissage à 16 ans en tant que conducteur de machines. Mon père, mes oncles et ma mère y travaillaient. Je me suis tout de suite engagé dans le syndicat (FTMH, ndlr). A l'époque, il y avait un fort esprit d'équipe parmi les ouvriers, presque tous étaient syndiqués, dont 85% à la FTMH. Aujourd'hui, c'est tout le contraire, l'individualisme règne en maître. A l'époque, l'entreprise avait une politique sociale. Elle a accepté d'engager des cas sociaux sur la suggestion de la commune. Il y avait le Noël des enfants, lors duquel ils recevaient de beaux cadeaux; je m'en souviens toujours. C'était une gestion à la «bon papa». Parmi ses missions, la commission du personnel allait visiter les malades à l'hôpital pendant les heures de travail. Aujourd'hui, c'est révolu. Heureusement, la protection de la santé s'est améliorée. A l'époque, la halle de travail était très sale, on n'en voyait pas le bout avec la poussière et les gaz. Il faisait chaud aussi, mais on ne s'en plaignait pas, c'était comme ça. Certains ont eu la silicose à cause des émanations, mais la Caisse nationale en cas d'accident n'a jamais reconnu l'alumine comme cause de cette pathologie. Aussi, certains malades ont changé de canton...»

CK


 

Edition n° 42/43 du 20 octobre 2010

 
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