Pour le plaisir de rendre service
Chauffeur de bus lausannois, K. Thavathurai d'origine tamoule travaille aussi comme interprčte communautaire

Plutôt que de travail, Kugathasan Thavathurai préfère parler de loisir pour qualifier son activité rémunérée d'interprète communautaire, menée en parallèle avec son métier de chauffeur de bus. Non pas qu'il agisse en dilettante - l'homme a suivi une formation d'une année pour pouvoir exercer cette fonction - mais bien parce que sa motivation relève du pur plaisir de rendre service. D'un besoin d'épauler ses compatriotes ne maîtrisant pas le français et de favoriser la compréhension entre culture suisse et tamoule. Une démarche directement liée à son vécu. Ayant fui la guerre au Sri Lanka, Kugathasan Thavathurai est arrivé dans nos frontières en 1988. Il aurait alors apprécié le concours d'une tierce personne pour l'aider à se familiariser avec la société helvétique et ses rouages. «Je ne connaissais rien de ce pays. C'était un énorme changement, sans parler du problème de langue» se souvient cet homme de 41 ans. «En même temps, cette situation m'a poussé à être proactif, à chercher des informations» enchaîne-t-il, révélant un tempérament optimiste et plein d'allant.

Enfants trop calmes...
Si Kugathasan Thavathurai a toujours prêté main-forte aux Tamouls de sa connaissance, il travaille officiellement comme interprète communautaire depuis 2006. Cette année-là, il suit les cours dispensés par Appartenance, association vaudoise active dans la migration. Et apprend le fonctionnement de tous les domaines liés à l'interprétariat. Depuis, il est régulièrement appelé pour agir comme médiateur interculturel et traducteur. «J'interviens souvent à la demande d'écoles ou du Service de la protection de la jeunesse.» Et de citer quelques exemples comme celui de jeunes Tamouls entamant leur scolarité et inquiétant leurs professeurs par leur comportement. «Ils jugeaient anormale l'attitude de ces enfants, trop calmes, trop obéissants, pas assez participatifs en comparaison de camarades plus vifs. Une manière d'être qui n'a rien d'étrange dans notre culture.» Des cas de suspicion de maltraitance réclament aussi parfois sa médiation. Fessées, punitions... Kugathasan Thavathurai doit souvent expliquer que l'éducation dans son pays d'origine est différente, plus sévère, que le dialogue n'est pas monnaie courante entre les parents et leur progéniture. «Mon point de vue sur la question? Je pense qu'il faut trouver un juste équilibre dans la discipline. La méchanceté est inutile, mais il faut aussi savoir se montrer strict. Le fait de parler avec les enfants comme le font les parents suisses est une bonne chose» estime ce père d'une fillette de 9 ans et d'un bébé.

En retrait
Intervenant en moyenne deux fois par semaine - un nombre limité en raison de son travail de chauffeur de bus à 100% - Kugathasan Thavathurai peut aussi être appelé à épauler des requérants d'asile dans le cadre de leur procédure, à les informer du fonctionnement du système ou encore à accompagner des compatriotes malades chez le médecin... «Sauf urgence, je n'accepte alors que d'aider les patients hommes.» Une question de pudeur, héritée de sa culture. Parmi les différences les plus marquantes entre Suisses et Tamouls, l'homme relève la tendance de sa communauté à «rester en retrait», discrète. «Les Tamouls ont l'habitude de vivre entre eux. La raison? Difficile à dire. Pour la première génération, le fait pourrait être lié à l'handicap de la langue et la peur, du coup, de converser. C'est aussi une forme de respect à l'égard de la société qui nous accueille. La deuxième génération se montre toutefois davantage ouverte.» Un commentaire qui ne laisse pas pour autant supposer un manque d'intégration de cette communauté, assure Kugathasan Thavathurai qui, de son côté, a trouvé ses marques dans ce monde helvétique.

D'un job à l'autre
Si les débuts ont été pénibles, l'exilé n'a jamais baissé les bras. Travaillant comme casserolier avant de décrocher un certificat de cuisinier, Kugathasan Thavathurai a aussi gagné sa vie en passant plus d'un an dans une usine puis quatre dans un EMS. En 2001, il est engagé comme chauffeur de bus par les Transports publics lausannois. «J'aime conduire, bouger. J'apprécie les contacts. Ce job, je le fais avec plaisir, comme au premier jour. Quand ce ne sera plus le cas, je changerai» affirme-t-il un large sourire aux lèvres et bien qu'il espérait autrefois devenir architecte. Un projet contrarié par la précarité de son statut antérieur... Contre mauvaise fortune bon cœur... Un cœur qui bat aussi au rythme du ballon rond pour ce supporter de la Nati qui, membre de l'Association vaudoise de football, arbitre une fois par semaine des matchs. Et, n'hésite pas de temps à autre à revêtir, chez lui, la toque du chef. «Je continue à cuisiner. Un peu de tout. Des pizzas, des vol-au-vent...» Mais pour les plats tamouls, c'est son épouse qui prendra le relais...


Sonya Mermoud


 

Edition n° 42/43 du 20 octobre 2010

 
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