Une lutte qui a porté ses fruits
Par l'écriture, François Piot revient sur les années militantes des agriculteurs valaisans contre les usines d'aluminium

«Par la présente, je dépose plainte contre inconnu, pour atteinte à ma propriété dont la récolte est anéantie à 95%, dégâts dus au fluor.» C'est en 1975 que François Piot, cette dénonciation en poche, se rend auprès du magistrat du Valais qui le reçoit et lui assène, en substance: «Rappelez-vous comment d'autres ont dû abandonner après avoir fait des frais, car les cautions pour les expertises et contre-expertises sont exorbitantes. Il en est toujours un parmi ces savants messieurs qui estime qu'il y a un doute. Avec notre loi, cela profite à la personne que vous accusez.» Ces extraits, tirés du livre «Baroud de survie. Les abricots au fluor» préfigurent la longue lutte des agriculteurs valaisans contre Alusuisse. Par son témoignage, François Piot, aujourd'hui âgé de 85 ans, revient sur la pollution occasionnée par trois usines d'aluminium, sur l'inertie des autorités et la mauvaise foi des experts.
L'agriculteur, durant 8 ans, fera ainsi l'amère expérience de cette violence des pouvoirs économiques sur les citoyens et les organes de l'Etat. Dans ce sens, son histoire est collective, universelle et intemporelle. Elle est aussi exceptionnelle car, une fois n'est pas coutume, les paysans ont eu gain de cause face à une multinationale.

L'écriture comme exutoire
Ce témoignage est né de notes éparpillées, écrites durant les longues nuits d'insomnie de François Piot dans sa maison de Saxon, entouré de ses cultures souffrantes. Un travail d'écriture qu'il a finalisé, trente ans plus tard, à Bremblens, dans la campagne vaudoise. C'est là qu'il nous reçoit avec une amabilité et une douceur qui en font presque oublier son esprit rebelle.
«J'ai été en colère contre les imbéciles, certains directeurs et membres du gouvernement. Contre les ouvriers, jamais. Même s'ils étaient contre nous», raconte François Piot. C'est que Alusuisse, à l'époque, est l'un des premiers employeurs du canton. «Pour les Valaisans, l'usine, c'était le Bon Dieu», ajoute son épouse Elisabeth. C'est à elle que l'auteur dédie le livre. Elle qui «par son amour a permis ce combat».
Françoit Piot revient sur son enfance avec pudeur. Un père disparu trop tôt, une mère au caractère trempé, des années de scoutisme qui lui ont donné le goût de la justice. Amoureux des arbres, il entre à l'Ecole d'agriculture de Marcelin. «Mais pour les fils d'agriculteurs, je suis toujours resté le citadin.» Stagiaire agricole, il travaille un temps au pénitencier de Witzwil dans le canton de Berne. Diplômé, il cumule les expériences. Il travaillera, entre autres, comme gérant de ferme au Maroc pendant deux ans. Puis, à son retour, comme contremaître dans une usine de transport à Lausanne, avant de trouver en 1956, enfin, un terrain à Saxon. L'abricot devient dès lors le cœur de ses préoccupations.

Le Far West valaisan
«Nous avons eu plusieurs bonnes années, mais ensuite ça s'est dégradé, sans qu'on en connaisse les causes.» Le coup de massue tombe le jour de ses 50 ans. En 1975, la croissance des abricots est stoppée. S'ensuit alors une enquête quasi policière, dans un climat de tension et de menaces, entre études de terrain, recherches scientifiques et historiques.

Bataille juridique
Si, déjà dans les années 20, des abricotiers ont été atteints par les gaz et les fumées des usines, le déplacement et l'agrandissement d'une des trois usines valaisannes touchent désormais les cultures de Saxon. Mais les autorités et la direction de l'usine d'Aluminium Martigny SA n'auront de cesse, dès lors, de reporter la faute sur le gel ou l'âge avancé des arbres. Alors que «plus d'une tonne de fluor était mélangée quotidiennement à l'air ambiant dans notre vallée», précise François Piot. L'Association de défense contre les émanations nocives des usines, dont il fait partie, dépose plainte et organise plusieurs manifestations. Le 14 juillet 1983, les agriculteurs gagnent la bataille juridique. Symboliquement du moins, car les indemnités perçues seront bien en dessous des pertes occasionnées par les émanations des gaz fluorés des entreprises. Une consolation: les usines ont, entre-temps, amélioré leur système de filtrage. Les cultures retrouvent leur vigueur. François Piot, lui, est laminé.
Peu de temps après, il chute en taillant ses arbres. C'était la première fois, ironie du sort, qu'il troquait son échelle en bois contre une en aluminium... S'ensuivent des problèmes de dos qui s'ajoutent à la fatigue nerveuse de ses années de combat. Le couple Piot émigre alors en Espagne pour se ressourcer. «C'était notre jardin extraordinaire», se remémore Elisabeth. Le cancer de son époux les fera revenir dans leur pays d'origine. Une lutte de plus, qu'ils ont gagnée, une nouvelle fois, ensemble.


Aline Andrey

 


 

Edition n° 44 du 3 novembre 2010

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page